Déjà au XVIème siècle, la Controverse de Valladolid *1 ( du 15 août 1550 au 4 mai 1551 ) pose des questions essentielles sur « l’articulation du droit de conquête, de l’évangélisation et de la guerre juste contre ceux qui sont considérés comme des ennemis de l’humanité » *2.
La question était de savoir si les indigènes amérindiens avaient une âme, appartenaient à l’espèce humaine et s’il était légitime de les conquérir pour les sauver de la barbarie sanguinaire qui les caractérise, par l’évangélisation et l’esclavagisme.
Ces généreuses justifications étaient le prétexte pour établir une domination économique, politique et culturelle. Outre les visées économiques au profit de la métropole, il était aussi question de la création d’une colonie de peuplement (ce qui, il faut bien l’avoir à l’esprit, n’a jamais été le cas au Congo !).

Les questions théoriques et les excès sur le terrain amèneront Charles-Quint et L’Eglise Catholique Romaine, quelques années plus tard après qu’ils aient initié cette Controverse, à freiner et publier des lois protégeant les Indiens et garantissant leur liberté (Leyes Nuevas 1542) .
A noter qu’un des effets pervers sera le développement de la traite négrière vers l’Amérique afin d’importer de la main d’oeuvre comme l’avait expressément recommandé Las Casas.
La Controverse de Valladolid n’a pas vraiment adouci les faits mais a été la première remise en cause européenne de la légitimité du racisme et des guerres coloniales, ce qui a constitué une première rupture dans la pensée occidentale.
Néanmoins, cette différence de traitement des indigènes sera portée bien des années plus tard à son paroxysme, particulièrement en Amérique du Nord où le Congrès nord-américain organise la déportation, la spoliation et l’élimination des populations indiennes afin de s’emparer de leurs territoires « Indian Removal Act de 1830 » (extermination des bisons, parcage dans des réserves).
Parallèlement, s’organise l’importation continue d’esclaves noirs. La guerre de Sécession mettra fin à l’esclavagisme mais pas à la discrimination (apartheid).
Entre-temps, Léopold II se bat obstinément pour l’acquisition et le développement d’une colonie.
Vous en connaissez les différentes péripéties aboutissant au cadre dans lequel notre aïeul, le Sous-Lieutenant Léon Haulet, s’illustre en cartographiant de 1926 à 1931 le nord-est du Congo belge et le Ruanda. C’est ce dont nous avons voulu témoigner par la création de ce site.
Or, les auteurs de ce modeste travail mémoriel se sont récemment fait malmener à l’occasion d’une demande de désabonnement d’un cousin. Celui-ci a déclaré « avoir honte de sa famille » et les a accusés de colonialisme et racisme en mettant en exergue, en les leur attribuant, les mots mêmes qu’ils empruntaient à Léon Haulet en guise d’avertissement de son franc parler, de ses convictions d’une époque révolue.
Il importe, dès lors, de remettre les pendules à l’heure et rappeler que, dès le début et de manière répétée (et, il faut bien le dire, en vain, tant la parole de chacun se limite, se censure ), un appel au débat a été lancé, que des documents historiques, contradictoires, ont été publiés en masse (https://haulet.be/2025/08/18/litterature-coloniale-en-lecture-ou-telechargement/), permettant à chacun de s’informer plus amplement et se faire son idée.
Les auteurs ont, sans autre ambition que de témoigner, tenté d’informer honnêtement, étant entendu que chacun a le poids de son éducation, de son milieu, de son vécu et de son âge.
Foin de ces balivernes, les publications autour du contexte colonial rapporté par Léon Haulet dans sa correspondance familiale vont continuer.
L’actualité démontre la fragilité du monde en général et la situation en Afrique Centrale ne peut qu’interpeller. Nous continuerons donc d’explorer différents aspects de cette vaste problématique en nous attachant d’abord à la problématique des « mains coupées
La controverse des mains coupées
- A. LES FAITS
Le 14 mai 1904, La missionnaire baptiste Alice Seeley Harris, en poste à Baringa avec son mari, se voit présenter par un indigène nommé Nsala une main et un pied coupés de sa fille Boali. Un massacre vient d’avoir lieu dans un village voisin – Wala – perpétré par des agents de la « Anglo Belgian India Rubber Company (ABIR)« dans le cadre de sa récolte de caoutchouc.
Photographe assidue, elle photographie la scène et cela paraîtra dans une publication de sa mission et sera reprise, avec d’autres, dans « Congo Slavery« .

D’autres photographes sont cités comme le suédois Danielsen. Un livre, paru en 2014, retrace avec beaucoup de détails ces évenements : « Missionary Campaigns an Atrocity Photographs » par Oli Jacobsen *3.

Ces photographies ont été utilisées par Casement dans sa croisade anti Léopoldienne puis reprises dans leurs livres par Morel *4, Conan Doyle *5, Mark Twain *6, Joseph Conrad *7 etc…
Les faits concernent le travail forcé dans le cadre de la récolte de l’ivoire ou du caoutchouc au sein de l’EIC (Etat Indépendant du Congo 1885-1908) dans le domaine privé de Léopold II organisé par ses concessionnaires. Ils ont été brutaux et des excès ont été commis, essentiellement à l’initiative d’exécutants subalternes hors de contrôle.
Le contexte de ces photos a été largement évoqué dans les livres d’historiens ou polémistes tels que Stengers, van Reybrouck, Vellut, Plasman, Hoschild etc…
- B – MOREL, CASEMENT, TWAIN, TOUS DES MENTEURS ! LE COMPLOT ALLEMAND !
C’est la thèse défendue par l’académicien belge Jules Leclercq dans la « Revue Catholique des Idées et des Faits » *8 dans sa parution du 30 janvier 1925 en page 9 et 10.
On peut y lire :
Morel était un ancien Français insoumis, naturalisé Anglais, qui depuis plus de trente ans menait une campagne acharnée contre son pays d ’origine, et qui se signala pendant la guerre par son pacifisme à outrance et ses farouches attaques contre l’administration du Congo belge.
Le célèbre romancier anglais Conan Doyle a, il est vrai, accusé les Belges de couper les mains aux indigènes. Mais on sait aujourd’hui ce que valait sa documentation. Il s’était inspiré de très bonne foi des faux rapports du consul anglais à Borna, sir Roger Casement, le digne allié de ce M. Morel proposé pour le prix de la Paix Rappelons à ce propos que Casement fut pendu à Londres, le 3 août 1916 pour avoir trahi sa patrie.
On sait actuellement où Casement a pris ses photographies de mutilés qui illustrent le livre de Conan Doyle. Robert Williams, l’homme de confiance du célèbre Cecil Rhodes, a publié à Londres un ouvrage, The Milestones of African Civil, dans lequel il dévoile les dessous extrêmement curieux de la campagne entreprise contre Léopold II.
Après avoir parlé d’une convention secrète anglo-allemande conclue au détriment des Portugais en vue de livrer l’Angola à l’Allemagne, et notamment Lobito-Bay, convention qui n ’aboutit pas à cause de l’énergique opposition des Portugais, « je me demandais, dit-il, quel serait le prochain coup de l’Allemagne. L’agitation au sujet des atrocités congolaises éclata immédiatement après que furent révélées les richesses du Katanga et obtenue la concession du chemin de fer de Benguela.
Le rapport de R. Casement sur ces atrocités était mensonger et tendancieux. » Williams confia alors à sir M.Gosselin, ministre de la Grande-Bretagne à Lisbonne, qu ’il croyait Casement à la solde de l’Allemagne. M. Codrington, administrateur de la Rhodésie du Nord, prouva la fausseté des allégations contenues dans le rapport.
« Des photographies d’indigènes mutilés avaient été prises dans son district, où tout deuxième ou troisième enfant était mutilé.
Tous les rois indigènes de l’Afrique centrale ont pendant des centaines d ’années maintenu leur autorité par la mutilation…
Ce que l’Allemagne voulait, c’était de provoquer une nouvelle Conférence de Berlin. Son but était de s’emparer du Congo belge sous le prétexte de lui donner un gouvernement allemand vraiment humain.
(…)
Le Congo belge est le paradis des noirs en comparaison des enfers qu’étaient l’Afrique orientale et le pays des Herreros sous la civilisation allemande.
• 3 – LA COMMISSION D’ENQUÊTE DE 1904

La Commission d’enquête de 1904 sur le Congo fut créée par le roi Léopold II sous la pression internationale, notamment du Royaume-Uni et des États-Unis, face aux accusations de violences et d’exploitation dans l’État indépendant du Congo (EIC) propagées par Casement, Morel, Twain, Conrad etc…
L’objectif était d’examiner les conditions de vie des populations congolaises et vérifier les plaintes de massacres, mutilations, travaux forcés et abus commis par les agents de l’État et les compagnies concessionnaires.
Le 7 novembre 1904, à Bolobo, se tient la première séance en présence des ses 3 membres éminents : Edmond Janssens, juriste belge, Edouard Engelhardt, diplomate suise et Giacomo Nisco, juriste italien. Ils parcourent le territoire, interrogent, constatent puis rédigent un rapport remis à Bruxelles en 1905.
Le rapport de la Commission *9 confirma la réalité de la plupart des abus – travaux forcés, violences, spoliations – mais aussi décrit l’immensité du travail accompli. (… l’impression éprouvée tient de l’admiration, de l’émerveillement…)
En ce qui concerne « les mains coupées », la Commission a, dans son rapport, invalidé les accusations : « De l’ensemble des constatations faites, des témoignages ou des renseignements recueillis par la Commission, il résulte que la mutilation de cadavres est une ancienne coutume qui n’a pas aux yeux des indigènes le caractère profanateur qu’elle revêt à nos yeux« .
On connaîtra plus tard un autre aspect de ces mutilations de mains : » On pourrait s’interroger longuement sur l’origine de la pratique des mains coupées. On aura beau noter que la justice autochtone pratiquait la mutilation pour empêcher le voleur de recommencer son exploit. La vérité est que les mutilations massives ont incontestablement été une innovation de l’ordre colonial. Celui-ci a imposé ces mutilations pour une question de comptabilité, afin que le Blanc ait, au retour des expéditions, la justification du nombre de balles non rapportées par ses guerriers. L’excès de zèle des sentinelles fit le reste. On ne mutilait pas seulement les morts, mais aussi les vivants, pour tricher et garder pour soi quelques cartouches pour la chasse. Le nombre de mains coupées servait aussi de trophée de guerre. Leur grande quantité était un signe de bravoure« . ( Isidore NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Zaïre, Duculot, 1997, p. 341-342).
Cette commission eut, malgré ses manquements, un grand retentissement, surtout à l’étranger, et amena Léopold II à donner son Congo à la Belgique. L’opinion belge réagit davantage contre les attaques des « marchands de Liverpool » que contre les abus dénoncés. Dèbut 1895, seuls les socialistes, derrière Emile Vandervelde , soutinrent « l’écrasant réquisitoire » qu’était le Rapport de la Commission. *10
La situation économique s’améliorant grandement en E.I.C., les belges adoptèrent, sans grande opposition, la transformation de celle-ci en Congo belge qui fut actée le 15 novembre 1908.
*1 – La Controverse de Valladolid – Jean-Claude Carrière – Actes Sud 1999 – https://excerpts.numilog.com/books/9782742721306.pdf
*2 – Stanislas Jeannesson & Eric Schnakenbourg -L’Europe et la régulation juridique des relations internationales – https://ehne.fr/fr/node/12297/printable/pdf
*3 – Missionary Campaigns an Atrocity Photographs – https://olijacobsen.com/wp-content/uploads/2015/03/missionary-campaigns-and-atrocity-photographs.pdf
Une traduction (partielle) en français ICI
*4 – King Leopold’s Rule in Africa – Edmund D Morel – 1904 – https://archive.org/download/kingleopoldsrule00moreuoft/kingleopoldsrule00moreuoft.pdf
– Affairs of West Africa – Edmund D. Morel 1902 – https://archive.org/details/affairsofwestafr00more
– Red Rubber – Edmund D. Morel – 1906 – https://archive.org/download/redrubberstoryof00more/redrubberstoryof00more.pdf
*5 – The Crime of the Congo – Arthur Conan Doyle – 1909 – https://archiv.kongo-kinshasa.de/dokumente/lekture/crime_of_congo.pdf
*6 – King Leopold’s Soliloquy – Mark Twain – 19 – https://mseffie.com/assignments/heart_of_darkness/King%20Leopold%27s%20Soliloquy.pdf
*7 Au coeur des ténèbres – Joseph Conrad – 1902 – https://archiv.kongo-kinshasa.de/dokumente/lekture/conrad.pdf
*8 – La Revue Catholique des Idées et des faits, numéro 45 du 30 janvier
1925 pages 9 et 10. – https://donum.uliege.be/expo/revue_catholique/
*9 – Rapport de la Commission d’Enquête E.I.C – 30 octobre 1905
*10 – Cité par J. Stengers dans « Le rôle de la Commission d’Enquête«
Documents annexes :






