Lettre 12




Terminé à Tshamudongo, le 4/9/28

             Mon cher papa, ma chère mother,

J’ai terminé mon journal, il y a près d’un mois, à Nyabiunguve.
J’attendais, je pense, là-bas le chef Muteza. Je pouvais l’attendre longtemps : mon soldat parti à sa recherche revint me dire que Muteza était un jeune infirme, sourd et muet … Sur quoi, furieux, j’ai « pondu » une lettre officielle à l’administrateur du territoire et en ai envoyé copie avec une autre lettre au Commissaire de District … Résultat : « cigare » de dimension pour l’administrateur et envoi de tous les notables et de 20 policiers à Nyabiunguve ! Grâce au notable que j’avais ??? Illisible les premiers jours, j’avais 15 travailleurs par jour … et mon signal était presque terminé … les autres notables l’achevèrent eux-mêmes et les policiers me fournirent les porteurs pour le lendemain …

Ces policiers valent la peine d’être vus ! Ils ont tous le bambou qu’ils manœuvrent comme un fusil, un couteau indigène comme baïonnette, un coffre en osier comme sac et un uniforme bleu, fez rouge, avec beaucoup de … fantaisies. Il n’ont pas grand chose à dire, à part de rares exceptions, mais ????

A Idjwi, Makangala où je me rendis ensuite, cela alla très vite ; il y avait à proximité assez de stocks pour construire 3 signaux et des bambous par centaines dont je ne savais que faire, toujours effet de la lettre…

Sur la route, on ne rencontre que des colons … et des autos ; c’est la route automobile Bukavu-Kalehe, assez bonne, mais fort abîmée par les transports par charrettes à bœufs qui circulent avec des machines agricoles pour les colons.
Le point se trouvait être à ???? Illisible dans une plantation récente de caféiers … appartenant à un certain M. Cosyns que je connaissais. Je lui écrivis pour le prévenir.
Le lendemain, sa dame (qui porte les culottes … dans les deux sens !) vint voir les « dégâts » que j’avais fait à la plantation … et fut fort étonnée de voir qu’aucun caféier n’avait été déplacé… les travailleurs nègres de l’endroit (les Cosyns habitent à 30 km au sud, aux environs de Nya-Gasi) avaient été raconter que j’avais démoli toute la plantation. Le même jour, le cantonnier de la route vint rendre visite au nouvel « associé » de Cosyns … toujours racontars des noirs … c’est dommage que les européens, malgré tout, y ajoutent de l’importance !

De là, je me rendis au Sud de Bukavu par la grand’route automobile Bukavu-Uvira, en évitant le poste même, à Ilumbu (Rumbu).
J’étais là assez haut et avais une vue splendide sur le sud du lac Kivu et surtout sur la sortie et les rapides de la rivière Ruzizi.
Juste en-dessous et près de la Ruzizi, se trouvait la propriété Glieman, le plus ancien colon de Kivu, grand planteur de café et multimillionnaire…
Je lui écrivis pour avoir 3 grands eucalyptus pour mon signal. Toute la propriété en est bordée sur une largeur de 20 m et une longueur de plusieurs kilomètres pour protéger les caféiers du vent.
Il me répondit que je n’avais qu’à venir les prendre ! J’avais fait le voyage sur Azay le Rideau en rentrant avec Madame Glieman et j’étais même son voisin de table. Le lendemain, je dégringolai les 500 mètres de différence de niveau ; en ¼ d’heure, j’étais à la limite de la propriété et ½ heure après ! j’arrivais à la maison d’habitation … au Limbourg, on dirait « au château » ! Je fus très bien reçu et retenu au « luncheon » et fort grondé par Mme Glieman parce que je n’était pas passé par Panzi (nom de la propriété), le jour avant.

Glieman est un type à part, sa femme aussi et tout ce qui le concerne d’ailleurs.
Glieman est danois et serait (d’après le major Hoier) un fils naturel de l’ex-roi de Danemark.
Il a résidé chez les Boers où il s’est marié et a eu des enfants, puis est venu au Kenya (Est Africain Anglais) où il a quitté sa femme et en a pris une autre ( sans l’épouser ) qui avait des enfants et lui a donné d’autres enfants, recensés au Congo comme légitimes d’ailleurs ; bref, il y a des enfants de 3 lits et le tout fait une histoire assez sombre et peu connue.
Glieman était assez intime avec le major Hoier, mais Madame Hoier ayant rencontré la 1ère Madame Glieman à Dar es Salam et lui ayant donné l’adresse de son fils qui est en pension à Bruxelles et ceci, par erreur d’une lettre, étant parvenu aux oreilles de Glieman, il y a eu brouille, du moins avec Mme Hoier. Evidemment, je sais cela par le major et ni Glieman ni sa présente femme ne m’en ont parlé…quoiqu’ils m’aient longuement parlé du major lors de ma visite.
Bref, Glieman est ce qu’il est, mais c’est un homme honnête en affaires et travailleur, très bien élevé. Sa «  dame » est anglaise, très instruite, vieille dame toute grise ( Glieman lui-même a 60 ans ) très gentille et ayant même assez grand air. Madame ayant encore mené plusieurs enfants en pension en Europe dernièrement, il ne reste à Panzi, de toute la bande, qu’un tout jeune garçon, le dernier né.
Glieman qui avait tenté un peu partout des entreprises agricoles et d’élevage, est arrivé du Kenya par le nord du Ruanda en 1921. Il s’est d’abord fixé au Ruanda, où est maintenant la ferme de l’État de Dendezi entre le lac et la forêt, mais comme alors on ne pouvait encore obtenir aucun terrain au Ruanda, il passa au Congo belge et s’installa à Panzi…Ce ne fut pas tout rose alors…ils avaient deux enfants en bas-âges et un nouveau né et vivaient dans une paillote. Il fallait débrousser les collines et assécher les marais et…vivre en attendant que le café pousse et rapporte. Glieman fit du beurre, éleva des cochons et fit un immense potager ; il vivait avec sa famille du produit de sa laiterie ( le beurre « Panzi »   était délicieux ) et de sa « cochonnerie » car son lard et son jambon se vendaient bien, aussi ses légumes.
Et tout doucement, Panzi s’organisait. En 1926, lors de la hausse du café, Panzi était en plein rapport…et Glieman millionnaire.

Maintenant, Panzi est un modèle et vaut….environ 12 millions car le café Glieman est le café du Kivu le mieux côté à Londres.
C’est une immense propriété bordée, d’un côté, par la Ruzizi et, des autres, sur le flanc des collines, par une bande de hauts eucalyptus. Le terrain est très bon et bien irrigué par plusieurs ruisseaux venant de la montagne. Il est divisé en terrains plantés et en terrains réservés aux pâturages car, grâce à l’étendue de la concession, Glieman peut faire de l’élevage et a un important troupeau.
Comme arbres, il y a plus de 100.000 caféiers, en plein rapport, et magnifiquement entretenus, environ 50.000 eucalyptus, qui à eux seuls valent une fortune, le bois étant rare dans la région et Bukavu, où l’on construit beaucoup, à 3/4 d’heure ; en plus, plus de 500 orangers, citronniers et autres arbres fruitiers.
Au milieu de cela une magnifique maison, des pièces grandes et claires, ornées de boiseries et de très peu de rideaux et ramasse-poussière ( comme c’est l’habitude détestable en Afrique ), de beaux meubles, planchers cirés partout…plafonds, vitres, enfin une vraie maison. J’oublie l’eau courante ! Car, grâce à un « bélier », Glieman amène l’eau de la montagne chez lui et il n’est jamais si fier que quand il montre sa salle de bains…qui est celle d’un « palace » !
A côté, basse-cour et potager et l’usine de lavage et de triage et décorticage du café, tout à fait moderne, et les séchoirs.
Evidemment, une auto ! Même deux.

Glieman a réussi mais il n’y a que peu de temps qu’il a pris quelqu’un pour l’aider, un jeune néo-zeelandais. Il est resté d’une activité infatigable. Il a la réputation et est effectivement très pingre et peu commode de caractère ; il a eu pas mal de palabres avec les autres colons et le gouvernement et aussi au Kenya avant de venir par ici. Ce qui n’empêche que tous les colons viennent prendre conseil chez lui ; c’est l’homme qui a le plus d’expérience dans la région, tant pour le café que pour le reste ; aussi, se vante-t-il d’être « un fermier qui ne porte pas de sabots ». Son voisin et plus important colon après lui : Dierckx de Nya-Lukemba, qui s’est installé un peu après Glieman en 22, a aussi une belle plantation mais moins belle et surtout moins modèle. Dierckx a construit, avant d’avoir du café, un château en pierres… qui n’est pas très solide, une usine formidable qui n’a pas fonctionné, un laboratoire, etc…ses cafés ont été plantés un peu à l’aventure…pour faire des expériences.

Depuis le début, il a eu le ménage Cosyns comme aide ; ce même Cosyns qui a maintenant quitté Dierckx qui m’accusait de dévastation dans ses plantations !
Ce type est un vieux professeur d’université qui s’est amouraché d’une de ses élèves et est venu en Afrique avec elle. Très savant et, comme tout savant, un peu fou ( je pense qu’il est plus fou que savant ). Des idées tellement baroques qu’on se demande où il va les chercher et, comme sens pratique, absolument rien. Il a fait des expériences avec le café et 36 autres choses de Dierckx, comme il fait des expériences en laissant ses enfants courir nu-tête en plein soleil, pousser à l’indigène et…conduire une auto à 6 ans !
En plus de sa femme, si elle a rendu beaucoup de services à Dierckx car elle a le sens pratique, lui a aussi coûté beaucoup d’argent ! Et comme Dierckx est revenu marié…ils se sont séparés.
Dierckx a eu du café en rapport au bon moment et a fait de gros bénéfices, alors qu’il aurait pu aussi être ruiné. Maintenant, il se lance dans toutes sortes d’entreprises : tabac, etc…et a un très nombreux personnel européen…qu’il se contente de surveiller de très haut…continuera-t-il à faire de bonnes affaires ?

Dierckx a un frère, 3ème colon du Kivu en importance à l’heure actuelle ( au point de vue production de café…les nouveaux ne produisent pas encore ), qui est plus «  ours », plus sérieux et a de belles plantations en rapport près de Katana.

Je remontai donc avec mes eucalyptus à Ilumbu, enchanté de ma visite à Panzi. Le lendemain, je reçois un mot de Mme Glieman pour m’inviter à dîner le soir ! Elle recevait le Major Mansel ( sous-directeur général du Comité National du Kivu ) et le Cdt Clairbois ( directeur général de la Linéa et président du syndicat des colons) et me demandait de descendre vers 7 heures!!! Je ne pouvais pas refuser ; à la nuit tombante, je quittais mon camp et arrivais à Panzi en pleine obscurité sur Philibert…évidemment en bottes…tandis que le major Mansel arrivait en auto «  Nash  » de Bukavu et en smoking !!
On parla évidemment beaucoup du Comité National du Kivu…Le directeur général est le lieutenant-colonel Jadot qui vient de quitter la Force publique et le second grand chef est ce major Mansel, qui a fait un terme en Afrique il y a une dizaine d’années et depuis était resté en Belgique…gens très intelligents évidemment mais à qui on reproche, à raison, de ne rien connaître du Kivu, ni des terrains, ni des indigènes…On avait supposé que la direction du Comité serait donnée au Commissaire de district actuel du Kivu, et comme cela n’est pas, on s’attend à de grosses palabres entre les deux «  pouvoirs » du Kivu.

Le Comité du Kivu va, en somme, se substituer à l’administration de l’État pour la plupart des questions dans la région qui lui est accordée : c’est un genre de compagnie à charte, comme le fut le Comité Spécial du Katanga, et d’autres sociétés dans d’autres colonies. Le territoire où elle va opérer est la rive ouest du lac Kivu ( et les îles dont Idjwi ), la vallée de la Ruzizi ( rive ouest), la plaine et la vallée de la Rutshuru jusqu’au Lac Edouard, avec partout comme limite Ouest les hautes chaînes de montagnes qui sont concédées à la Cie des Grands Lacs et à l’est, la frontière ; soit une bande assez étroite mais s’étendant très fort Nord-Sud. Le Comité National du Kivu a la propriété des terres. Le produit de la vente ou location des terres sera la principale source de ses revenus. Toute concession regarde le Comité. Le prix des terrains sera variable d’après la situation avec minimum de 100 francs l’hectare , je crois . Il n’y a que les concessions acquises qui restent acquises.
Le Comité se chargera de la direction de la main d’oeuvre, des routes, de la navigation sur le lac et du chemin de fer Uvira-Bukavu qui offre des difficultés sans nombre et dont le tracé va être étudié. Le plus pressé, ce sont les terres… ; comme il n’y a aucune carte ( aérienne ) et que les croquis des concessions sont faits par des géomètres…improvisés et sans base…il y a de la besogne ! On devra évidemment trianguler le pays et faire la carte le plus tôt possible.

Pour le moment, il y a déjà un fort nombreux personnel arrivé d’Europe…la plupart des gens d’ « âge mur », mariés,…des nouveaux congolais venus par protection. Seulement, il n’y a pas de maisons pour les loger et ils sont campés dans des tentes et hangars à proximité de Bukavu… ; avant d’avoir commencé, beaucoup en ont assez et demandent à rentrer en Europe…enfin, c’est l’organisation qui ne va pas sans fausses manœuvres…ni déboires.

Le Comité voit grand ! Il paye à ses agents des traitements de luxe et aux noirs des traitements révolutionnaires…tout le monde regarde cela avec des grands yeux, surtout les colons…et on se demande si, à très bref délai, le Kivu de la vie à bon compte ne fera pas place à un Kivu où il fera plus cher et plus difficile vivre qu’au Katanga !
Ils engagent aussi du personnel blanc sur place ; quant au personnel noir, ils le recrutent partout : il y a des boys du Kantanga et des « bassengis » du Ruanda.

Le plus important fait jusqu’à présent est l’arrivée de la mission du chemin de fer pour l’étude du tracé Uvira-Bukavu, c’est à dire Lac Tanganyka-Lac Kivu.
Le Cdt Clairbois m’avait offert de me conduire en auto à Uvira pour rencontrer ces messieurs, mais je n’ai pas pu être au rendez-vous le jour fixé, ce sera partie remise. On se demande par où ce chemin de fer va passer ?
Il y a une route automobile Uvira-Bukavu qui est très fréquentée maintenant et par laquelle se fait tout le transport ; mais cette route a des pentes dix fois trop fortes pour un chemin de fer et elle a cependant demandé bien des études et de la peine…elle est considérée, d’ailleurs, comme un petit chef d’oeuvre. Il ne faut pas perdre de vue que le Tanganyka est à 773 m. et le Kivu à 1460 m. et qu’il n’y a, à vol d’oiseau, que 100kms. En plus, le terrain n’est pas en pente douce et uniforme : il y a la grande plaine jusqu’à moitié chemin vers le Nord en partant d’Uvira puis une faille de 400 à 500 m par où l’on parvient de suite sur les plateaux… La route grimpe cette faille par « l’escarpement » de Kamanyola ; le chemin de fer ne saura pas passer par là. On se demande s’il va longer la Ruzizi et percer les contreforts par des tunnels…ou s’il va s’élever en funiculaire par les hauts plateaux, ou s’il va emprunter la voie du Ruanda où l’escarpement est moins abrupt… ? Car le terminus n’est pas nécessairement Bukavu…
On se demande surtout si le transport du café et autres produits que fournira la région du Kivu…payera les frais d’un pareil travail..et si cela ne resterait pas moins coûteux de continuer le transport par auto…
Question intéressante : j’espère bien rencontrer les membres de la mission d’études sous peu et me renseigner auprès d’eux. Eux-mêmes ne seront, je pense, pas fâchés de me voir pour avoir les coordonnées des points de la présente triangulation, qui leur seront certainement utiles.
Mais, je suis toujours en train de faire un plantureux dîner dans la belle salle à manger des Glieman…en tenue de brousse au milieu des smokings et robes de soirées !
A 10h30, je regrimpais sur le dos de Philibert et à 11h30 j’arrivais à mon camp.

A proximité du camp, il y avait deux tombes : près du signal, celle d’un agent militaire Bove et un peu plus loin, au croisement de sentiers, celle d’un lieutenant Bronckaert, tous deux morts au camp de Kilawa en 1915. Kilawa était un camp de concentration des troupes sur les hauts plateaux à proximité. Ils y sont sans doute morts de maladie. Les tombes sont forts simples, une petite plaque de marbre… : « mort pour la Belgique » et quelques pierres. C’est assez impressionnant de les rencontrer en pleine brousse.

Le lendemain 15 août, je descendis à Bukavu… alias Costermansville , Costermans était, paraît-il, un illustre gouverneur du vieux Congo mais il avait un nom difficile à honorer surtout avec une «  ville » derrière!.
Costermansville est tout récent. En 1925, on décida de déplacer le chef-lieu du district du Kivu, qui était à Rutshuru, à Bukavu. Fin 1926, quand le major et moi sommes passés par Shangugu, il n’y avait encore à Bukavu que quelques maisons. Maintenant, il y en a déjà pas mal…mais, vu le personnel, on construit beaucoup et beaucoup est à construire. Les bureaux de l’État et les maisons des fonctionnaires et des agents se trouvent sur une presqu’île appelée la « botte » ; en arrière, le quartier commerçant, puis, le long du lac vers l’Est successivement les ateliers des travaux publics, la marine, la compagnie F.P., et le Comité National du Kivu qui s’installe ; à l’Ouest, le long du lac, l’hôpital et des entrepreneurs de constructions, puis des colons !
Bukavu prend de l’importance, elle en prendra davantage avec le C.N.Ki ( Comité National du Kivu ) et le chemin de fer.
Le chef-lieu du territoire ( de l’Unya-Bongo ) est toujours cependant à Kabare à 2h1/2 dans la montagne et à côté de la mission du même nom.
Bukavu est déjà très vaste car tout s’étend en longueur…aussi, on ne se déplace qu’en auto ou camion !
Outre le personnel de l’État assez nombreux, et celui du C.N.Ki, il y a à Bukavu plusieurs commerçants et déjà deux entreprises de constructions. On construit aussi un hôtel, ce qui était bien nécessaire. A part, les «  grosses légumes », le monde n’est pas fameusement logé…ils s’entassent dans des paillotes en attendant que les maisons soient achevées, ou dans des tentes.

Moi, je piquai ma tente dans la concession de la société «  Interfina »…au milieu des caisses de vin, des ballots, des ferrailles…J’avais fait le voyage sur le Général Voyron avec un sympathique garçon qui était gérant de l’Interfina et se trouvait campé à Bukavu. Pour un campement, c’était réussi. Un énorme hangar de paille, fait avec des mauvais sticks et de la mauvaise paille et menaçant ruine…là dedans, des caisses, des marchandises de toutes sortes pêle-mêle…, des tables avec des machines à écrire et des paperasses dans un coin, des pneus d’auto dans l’autre coin, un phonographe à côté d’un faisant fonction de lavabo, deux lits de camp à moitié cachés par du linge et des vêtements et, au milieu, une immense table…( des planches sur 4 piquets enfoncés en terre ) et, dans tous les coins…des bouteilles de bière !
Là nichait le seigneur Kesteleyn…mais il n’habitait pas ce palais tout seul : le chauffeur de l’Interfina y logeait entre ses voyages Uvira-Bukavu ; mais celui-là, un scandinave qui n’ouvre pas la bouche deux fois par jour, n’était pas encombrant. Là dedans aussi faisait ménage la famille Calais et se réunissait tous les soirs une grande partie de la population de Bukavu !
A côté du hangar, il y avait un autre hangar où logeait le gérant de l’Interfina, puis la nouvelle bâtisse qui s’annonce magnifique mais n’est pas encore sous toit…puis les logements des boys.
Au milieu, outre des caisses, etc…un camion 3 tonnes Renault en panne, 2 camions Chevrolet…il y avait deux tentes dans lesquelles logeait la famille Calais. Je suis tombé là-dedans avec Philibert et tout mon personnel…un de plus ou de moins, ça n’a pas d’importance !
Kesteleyn qui était, à son terme passé, agent de l’Interfina dans le poste de Beni où il y avait beaucoup d’ivoire à acheter, a donné sa démission ne trouvant pas intéressant de vendre des boîtes de conserves…et va planter du café pour son compte du côté de Rutshuru et faire du transport automobile.
Le « père » Calais est agent principal de l’Interfina et a sa résidence à Rutshuru, mais on le trouve partout sauf là-bas. C’est un vieux colonial, joyeux, assez calme pourtant, bohème au superlatif et grand buveur de bière ! Pour ce dernier point surtout, il s’entend très bien avec Kesteleyn…dès le déjeuner, il leur faut la «  quinine »…la quinine, c’est la bouteille de bière et ils en liquident, chacun, au moins dix par jour. Tous deux sont aussi bohèmes, une santé de fer, mangeant n’importe quand et n’importe quoi, couchant n’importe où ( j’ai vu le père Calais à Usa dormir sur un morceau de tôle en guise de lit ), aussi très travailleurs et très, très commerçants.
La « mère » Calais est une vieille coloniale qui ne s’étonne plus de rien, trouve tout naturel qu’on lui casse sa vaisselle et qu’on joue à la balle avec sa provision d’oeufs, qu’il arrive à l’improviste 5 ou 6 invités ( on va prendre des verres dans la caisse où il y en a quelques centaines…et on sert la bière ! ) et avait l’air parfaitement contente dans son hangar.
Mais il y a « mamzelle » Calais…malheureusement. Une gamine de 15 à 16 ans, qui ne trouve pas ça fort amusant je pense…, en tout cas, comme milieu, ce n’est pas celui d’une jeune fille !
Calais doit rejoindre Rutshuru ces jours-ci, avec des camions pour faire avec Kesteleyn le transport entre Rushuru et Kisenyi : Kesteleyn s’équipait en outils, matériel et…bière pour partir dans sa concession et commencer son café.

En attendant, il a fait du transport entre Uvira et Bukavu. La route, comme je le disais, est très bien quoique dangereuse à beaucoup d’endroits, il faut être bon chauffeur, surtout pour faire du transport avec de gros camions de 3 tonnes et même d’une tonne !
Ce transport rapporte beaucoup : le tarif est 10fr la borne kilométrique, il y a environ 140 km, soit 1400 francs par voyage et comme on peut faire, avec un camion d’une tonne, le voyage aller-retour en un jour, tous frais compris on met 1000 francs en poche…seulement les autos coûtent cher, l’essence et l’huile aussi, les pannes sont nombreuses, les réparations très onéreuses et la vie est dure même en « ne travaillant » qu’un jour sur deux.
Beaucoup de camions sont «  au travail sur la route » et beaucoup d’Européens y gagnent leur vie. Mais le transport est très irrégulier, car, quand il n’y a pas de café, il faut faire le voyage vers le Sud à vide et les marchandises n’abondent pas toujours pour Bukavu.
Avec les constructions, il y a évidemment encore beaucoup de transport en vue et le portage est supprimé sur ce tronçon.
Enfin, il faut croire que les européens qui font le transport gagnent bien leur vie, car ils mènent grand train et il y en a qui ne font que cela…d’autres se font aider par des chauffeurs noirs qui touchent 500 francs par mois, plus 50 francs par voyage quand la machine revient entière…évidemment, il y a déjà beaucoup de carcasses qui jalonnent la route.
Uvira est, paraît-il, bien changé ; il y a un hôtel très cher, on travaille au port et l’on bâtit beaucoup.
Outre la route vers Uvira, il y a de Bukavu, la route vers Kalehe, la route vers Nguvere, la route vers Kabore, plus une belle route longeant le lac…pour se promener. Ces routes relient les colons et on y circule en auto, mais le trafic en camion est pour ainsi dire nul encore.

A Bukavu, sauf Kesteleyn et Calais, je ne connaissais personne. Il y a cependant du monde…dont tout le personnel d’un district : finances, secrétariat, postes et télégraphes, force publique, artisans et géomètres, médecin et infirmière, territoire, plus la marine. En plus, le C.N.Ki et les «  privés ». La population est déjà au moins celle d’Usumbura. Le manque de maisons et surtout le manque d’arbres rend Bukavu peu agréable, cela s’améliorera évidemment.
Les vivres deviennent rares, ce n’est pas organisé…ainsi, il n’y a pas de potager ni de laiterie. Chacun « fait son beurre » …au sens propre…et il erre toute la journée des troupeaux de vaches laitières faméliques dans le poste…au lieu d’installer une laiterie là où il y a des pâturages.
Résultat, ceux qui ne sont pas organisés et à l’État n’ont pas de beurre en plein pays à bétail…et, comme les colons, on mange des conserves !

Kesteleyn me fit faire la connaissance de beaucoup de monde, en me conduisant ( à une vitesse folle) en camion un peu partout.
Je vis le vieux commissaire de District-Adjoint Dargent, un vétéran qui a déjà une fille créole mariée et le Commandant de District Van de Ghinste, homme très important…puisque, jusqu’à l’heure actuelle, seul grand représentant de Bulamatari pour le Kivu.
J’eus avec lui une assez longue conversation ….qui, je pensais, allait devenir orageuse. C’était à propos des incidents de Nyabungwe…Je ne ménageai pas l’administrateur qui aurait tout au moins pu m’avertir que le chef Muteza était un chef pour rire et me dire à qui il fallait m’adresser…d’autant plus que je l’avais averti officiellement deux fois et qu’il n’avait pas daigné me répondre.

Evidemment, le Commissaire de District ( qui est major en Europe ) défendit son homme, l’administrateur ( qui est capitaine payeur en Europe ), mais je commençais à parler très haut et il finit par me donner raison ou du moins par en avoir l’air … bref, je sais fort bien que l’administrateur de Kabare n’aura pas reçu de félicitations, qu’il ne me porte pas dans son cœur, mais qu’il ouvrira l’œil quand je reviendrai dans son territoire ! ce qu’il fallait démontrer !

Le Commissaire de District partait en route le 17 et je ne le vis que le 16 et il s’excusa de ne pouvoir m’inviter. J’étais d’ailleurs déjà invité chez le commandant de Cie, le capitaine Thaels. C’est un jeune capitaine et jeune africain quoiqu’il ait fait un court terme ici pendant la guerre ; il est revenu en Afrique suite à la mise en congé des officiers en Belgique en 25-26. Il était venu sur le même bateau que le major Hoier. Nous étions vite en pays de connaissance, surtout parmi les officiers de Bruxelles et du q. g. Il est marié et a 3 jeunes enfants, et habite une jolie maison près du lac. Il a repris ici une succession difficile : il venait de Pinga et a repris la Cie en S.T. en pleine période d’installation : construction du camp, bureaux, magasins, plaine d’exercice à aménager, etc. J’avais été avec lui dans l’après-midi visiter tout cela ; ça se trouve fort loin de chez lui, sur la presqu’île, on traverse en pirogues. Il y a des travaux de terrassements formidables à faire … l’emplacement a été mal choisi. Il espère pouvoir déplacer le camp sur un plateau très proche et en attendant, continue à faire des déblais et des remblais formidables et à faire des briques. Plusieurs bâtiments sont déjà construits et sont très biens.
J’appris par lui que cela n’allait pas toujours tout seul entre la Force Publique et le Commissaire de District. Je le savais déjà par le major Hoier, qui est cependant un ami de Van de Ghinste.
Van de Ghinste est un officier qui n’est plus à l’armée et, comme tous ceux de son espèce, et il y en a hélas beaucoup, ne savent pas sentir un officier en activité, ni un soldat même ! Cependant, il voudrait qu’on le nomme « mon major », qu’on lui rende tous les honneurs militaires et que lui soit le vrai commandant de la compagnie … « Ils » sont tous pareils.
Or, surtout avec les officiers d’Europe, « ils » tombent sur un fameux « bec de gaz ». D’autant plus qu’il y a maintenant dans les compagnies un service territorial : la police qui est à la disposition de l’autorité territoriale et où il y a tous les éléments médiocres et la compagnie de marche qui ne dépend que des militaires doit toujours être au complet et ne peut être distraite de son rôle exclusivement militaire.
D’où, palabres … heureusement les commandants de compagnie sont soutenus par le colonel, qui leur a donné des instructions sévères, et les autres commencent à comprendre qu’il est inutile d’insister !

Le 17, je quittais le Kivu pour retourner au Ruanda.
Kesteleyn me menait en camion avec mes bagages jusque Nyalukemba, d’où je passais en pirogue à Shangugu. J’était content de retrouver les bêtes têtes des Banyarwanda et les Watusi fainéants à grande allure, qui savent à peu près qui je suis et ne me prennent pas pour un planteur de café … Je rentrais dans la maison des passagers qui m’avait déjà vu plusieurs fois et mes bagages furent portés par les « jass » venus dire bonjour au « commada compagnie nakalakala » l’ancien commandant de Cie !
L’administrateur avait changé : au lieu du brave Thielemans, il y a un gros homme, grand, fort et bête, venu du Congo Belge, qui se fait appeler « Kasi moto » le « travail au superlatif » et qui est tout le contraire. Mais son adjoint est un très gentil garçon que je connaissais et chez qui je pris tous mes repas. Il est marié et a une petite fille. Fonctionnaire en Allemagne occupée, pour la Commission Interalliée, il est venu ici, croyant a de belles promesses, comme agent territorial adjoint … le plus bas grade. Déjà assez âgé, avec une femme très nerveuse et un bébé, il a eu dur au début. Le major les avait rencontrés sur la route de caravane Usa. – Kigali … sans boys, mangeant du chocolat et des biscuits ! Ils ont une espèce d’adoration pour le major Hoier, parce que celui-ci leur a fait servir de copieux repas et, ensuite, a averti, le long de la route, les missions et les postes, pour qu’ils soient bien reçus. Drijvers, c’est le nom, est un grand chasseur en Belgique, ici il n’en a guère l’occasion ; il élève des lapins et des chiens … Il a eu toute une meute, après avoir perdu un chien de race amené d’Europe. Il a commence avec une chienne pleine, donnée par le major à la petite fille en 26 ; depuis, il a eu de fort belles bêtes, mais beaucoup sont mortes de pyroplasmose et d’autres ont été enlevées par le léopard, sort de la plupart des chiens ici. Le dimanche, nous avons fait du tir à la cible pour passer le temps et, à midi, je suis allé à l’Ecole Professionnelle où habite le « directeur », un jeune namurois, qui a été aux « cadets » en même temps que moi (mais comme cadet et dans un cours inférieur), sa femme et un bébé. Cette Ecole de l’Etat apprend des métiers aux jeunes banyarwandas et fabrique des fauteuils en papyrus tressé, tables, chaises, etc… des tapis et sacs en fibre de sisal, des cigarettes, du tabac, des cordes, etc…Mais pour moi, la grande « attraction », c’était mon vieux cuisinier qui était au service du « directeur » nommé Parmentier. Il était venu pour me voir la veille, mais j’étais absent et il vint me dire bonjour. Parmentier m’avait tout dernièrement répondu à la lettre que je lui avais adressée à mon retour ici, au sujet de mon ex-cuisinier Makusuri. J’avais attendu vainement une réponse ; mais, quand il apprit que j’allais arriver à Shangugu, il me répondit qu’il avait perdu la lettre de vue à cause de l’accouchement de sa femme (pendant 3 mois ?) et que mon cuisinier ne désirait pas quitter Shangugu où il avait sa famille. Evidemment, j’avais trouvé ce retard bizarre, mais avais fait une croix pour avoir en retour mon cuisinier. Je ne parlai même pas de la chose, mais Parmentier, qui est un bon garçon, m’en parla le premier et je m’aperçus qu’il n’avait pas la « conscience tranquille ».
En effet, en partant de là, je fus rejoint par Makusuri qui me demande « Pourquoi ne me veux-tu plus avec toi ? » Je fus fort étonné et lui dis que je ne demandais que cela ! « Pourquoi ne m’as tu pas fait chercher alors ? » dit-il ; et je lui expliquai que j’avais écrit longtemps auparavant, dès mon retour. Il me dit qu’on ne lui avait jamais parlé de cette lettre, que s’il avait su, il m’aurait rejoint depuis longtemps ; que d’ailleurs, il ne demandait qu’à revenir avec moi, parce que nous étions de vieilles connaissances et que mes anciens soldats et porteurs étaient aussi avec moi, et surtout parce que les autres blancs avaient mal fait de ne pas lui dire que j’avais écrit ; que j’étais un drôle de type de dire que je ne savais pas si je revenais au Ruanda et de revenir très vite quand même ; etc…etc… tout un discours !
Moi, je me dis que cette histoire pouvait très bien tourner, que je ne devais pas avoir de scrupules à chiper le cuisinier d’un autre puisque cet autre n’avait pas agi correctement à mon égard, mais qu’il valait mieux éviter les palabres avec n’importe qui. Or, je voyais très bien que Parmentier n’était pour pas grand chose dans cette affaire, mais que c’était sa femme qui l’avait empêché de me répondre et de demander à mon cuisinier s’il voulait revenir chez moi.
Je pris donc Parmentier à part et lui expliquais la chose, sans lui dire évidemment que je voyais très bien le coup … la lettre classée, réponse parce que j’arrivais, etc.. ; il confirma mes idées, car il ne fit aucune difficulté, demanda si je désirais reprendre mon cuisinier tout de suite et m’expliqua qu’il pensait que Makusuri ne voulait pas quitter Shangugu parce qu’il n’avait pas voulu aller à Kigali avec le résident. Bref, je lui demandai de me l’envoyer le plus tôt possible, vers la fin du mois, et on se sépara « sans rancune » !
Mais qu’est-ce que Parmentier aura « attrapé » de sa femme ! et qu’est-ce qu’elle raconte sur mon compte ?… on s’en f…

Car le vieux Makusuri a rejoint la caravane il y a huit jours … avec chemise, vareuse et pantalon que je lui avait donnés le terme passé, pour me faire honneur. Adieu les briques ! le boy a repris ses modestes fonctions de boy et je risque tous les jours d’avoir des indigestions … je dévore !
Surtout que Makusuri n’a pas désappris en travaillant quelques mois chez une dame, au contraire !
Huit jours … huit façons de préparer la poule, huit desserts différents … moi qui étais condamné au « coucou » rôti tous les jours et aux desserts « pour mémoire » ! Y’a bon !
Je ne me fais pas d’illusions sur le dévouement de Makusuri chez moi ; il est fort bien payé (100 frs par mois, plus la nourriture, plus l’habillement) mais surtout il est le grand maître … il est vrai que, comme vie, il l’avait plus confortable à Shangugu, surtout que voici les pluies.
Makusuri a 2 femmes, ce qui est fort naturel, mais ces 2 femmes s’entendent parfaitement. Mon terme passé, c’était sa plus jeune femme qui voyageait avec moi et allait de temps en temps à Shangugu, voir « la femme de son mari ». Cette femme-là est maintenant avec moi (plutôt avec Makusuri !) tandis que l’autre « Kaniki » reste à Shangugu. Elle est venu me dire bonjour et me montrer son enfant, né pendant mon congé, une fille. La 1ère femme a donné à Makusuri un garçon qui a 5 à 6 ans.
Avec Makusuri, le nombre de mes « anciens » se porte à 6 … peut-être augmentera-t-il encore ?….

Shangugu même n’a guère changé depuis 2 ans : 2 maison, un bureau, le camp des soldats, la maison des passagers, quelques hangars. Mais le poste doit se déplacer à Kamembe sur un large plateau à quelques km. de là et un peu à l’intérieur.
Plusieurs commerçants y sont installés depuis longtemps et l’on construit depuis longtemps les maisons, bureaux, etc… nécessaires à l’administration. Le travail est confié à un « entrepreneur » malgache et à un « contremaître » noir ! Les européens ne s’en occupent guère … et pour cause … Ils ne sont pas pressés de quitter la jolie situation qu’ils occupent au bord du lac, où ils ont d’ailleurs chacun une bonne maison en pierres pour aller sur le plateau … où l’on a eu grand tort de s’installer … et Kamembe ne sera pas occupé encore cette année-ci, peut-être même pas l’an prochain.
A l’intérieur du territoire, il y a cependant du changement : on a construit pas mal de routes assez bonnes pour être faites en moto. Il y a surtout la route Shangugu-Butare (Astrida) qui s’élève sur les hauts plateaux et s’engage en pleine forêt. Cette route va être reliée à la lisière de la forêt par un embranchement allant à Bugarama dans la plaine de la Ruzizi en passant par les sources chaudes de Matshuza (fours à chaux) et de Bugarama ; la route vers Usa va enfin être aménagée et des ponts construits sur les grosses rivières … il est temps. Il y a en plus une bonne route vers le Nord arrivant à la ferme de Dendizi et reliée à la route de Butare. Bref, il y a encore du travail, mais le réseau routier s’est bien développé en peu de temps.

Dans le territoire, il n’y a, à part de petites concessions accordées aux commerçants de Kamembe, qu’une société qui exploite (j’allais dire l’indigène) le pays des hauts plateaux et une autre qui se lance dans la plaine de Bugarama. Cette dernière est la Cie de la Ruzizi, coton-palmiers, je ne suis pas encore passé par là. La première est la Protanag (Produits tanants et agricoles). Ils veulent planter des milliers d’hectares de black-wattle (genre de mimosa) et exploiter le produit tanant que contient l’écorce. Le mimosa est un arbre assez joli, qui pousse à peu près partout où il n’y a pas de calcaire, mais il faut de formidables étendues plantées pour que cela rapporte … Or, le Ruanda est un pays fort peuplé et où il y a beaucoup de bétail. Là où il n’y a pas de villages et cultures, ce sont des pâturages. La Protanag ne demande que 7000 hectares rien que dans le territoire de Shangugu !
Evidemment, l’administrateur qui fait les « enquêtes de vacances » doit conclure à l’impossibilité d’accorder le terrain et les chefs refusent catégoriquement. Le grand chef Rwakataraka, qui n’est pas bête et commande à toute le province de l’Impara, dit ceci : « Les blancs sont les maîtres ; s’ils veulent prendre tout le terrain, ils le peuvent, mais c’est autant dire qu’il faut que nous partions ailleurs puisque le bétail n’aura plus de pâturages … et puisqu’on me demande mon avis … je dis non ! ». Et il a parfaitement raison. Tellement raison que les agents de la société s’en rendent compte. Le premier centre, qui est installé au bord du lac à Lusungu a déjà renoncé au black-wattle pour planter du café. Le second centre, qui se trouve sur les hauts plateaux à plus de 2000 m à Nyarushishi … a télégraphié en Europe pour pouvoir aussi planter du café…  Le café demande beaucoup moins de terrain et … rapporte beaucoup plus. Je suppose qu’ils finiront par là. Il y a encore bien des régions au Nord, où le black-wattle pourrait se planter : les vastes chaînes de plateaux couverts de fougères qui étaient autrefois la forêt, mais là, il n’y a aucun moyen de communication …
Entre temps, il y a, pour la Protanag un directeur, un sous-directeur, un ingénieur, un chimiste et une femme médecin … qui se construisent des maisons, font des potagers et … attendent, tout en touchant un beau traitement à la fin du mois. Je suis passé à Nyarushishi, ayant un signal à construire là haut. J’y ai rencontré le sous-directeur, un ancien agent de l’Etat, qui était à son terme passé à la ferme de Dendzi et a fait partie de la fameuse expédition au Kenya pour l’achat de chevaux, moutons, etc
Il est installé là à 2050 m, avec une jeune femme qui vient de le rejoindre d’Europe … encore en pleine lune de miel !
Seulement, je pense que la lune de miel ferait bien de durer longtemps ; car, à une altitude pareille, il fait un vent terrible en saison sèche et, en saison des pluies, ils seront souvent dans les nuages … le petite madame qui arrive d’Europe et est seule en brousse, ne trouvera pas ça follement confortable !

De Shangugu, je suis d’abord allé à Gongamvanda, dans la presqu’île de Nyamirundi en passant par Ishangi, ancien poste.
J’ai maintenant fait tout le tour du Kivu et, à mon avis, c’est l’endroit le plus ravissant qui y existe. La presqu’île de Nyamirundi, la baie de Bitare, la petite presqu’île de Nyamasheke et la grande presqu’île découpée en dentelles d’Ishara. Des petites îles, des contours très tourmentés, en face les massifs d’Idjwi, un climat parfait … c’est un endroit délicieux, plus joli même que Kisenyi. Les pères blancs, qui savent choisir les bons endroits, vont installer une mission à Nyamasheke – ce sera un petit paradis ! Nyamasheke a une histoire : du temps des territoires contestés, les belges y ont résidé et étaient installés dans un « kigabiro » ou enclos de grands arbres de Rwabugiri, feu roi du Ruanda, où les pères vont s’installer bientôt. Un des pères a même retrouvé, près d’une source, un morceau de caisse de ravitaillement marquée « Congo Belge » qui est tombée en poussière au seul toucher …
En effet, les belges étaient là probablement au début de ce siècle. Les indigènes les appelaient, on ne sait pourquoi : Wapali. Les belges étaient d’ailleurs aussi installés à Shangugu, là où se trouve maintenant l’Ecole Professionnelle. Tandis que les boches étaient à Ishangi. Ils sont restés là, les uns en face des autres, jusque la fin de la délimitation des territoires contestés, c’est-à-dire vers 1910. Les belges se sont alors installés à Nyalukemba de l’autre côté de la Ruzizi, les allemands à Shangugu. Au Nord, il y avait les belges à Ngoma, les boches à Kisenyi. Yshangi est maintenant abandonné, aussi Mukoma, ancienne ferme de l’Etat au bord du lac, avant Dendezi qui se trouve un peu à l’intérieur, près de la forêt (on y essaie le quinquina).
Près d’Ishangi, et près du fameux arbre de Bergfrieden, où le Herr Professor Résidant Kandt a longtemps résidé, les pères installent une petite mission pour pères noirs.
De Nyamirundi, je suis allé à Gabhutshu, puis à Nyarushishi, puis à Tshatu, collines très voisines ; j’ai dû assez bien chercher pour améliorer le réseau de triangulation qui, dans ces parages, n’était pas fameux. Je suis maintenant à Tshamudongo à la lisière de la petite forêt du même nom. C’est un îlot de forêt qui est séparé de la grande forêt par les vallée de la … illisible et de la Lufiro (Bukunzi). C’est à Tshamudongo que le major et moi avons commencé le travail de la 2ème transversale fin 1926 ; après ceci, j’ai encore trois signaux à construire dans la bonne région des hauts plateaux avant de descendre dans le plaine de la Ruzizi.

Je suis ici juste au dessus de la mission de Mibirizi . J’y suis allé avant hier, dimanche, et doit y retourner demain, car le père supérieur, qui a aussi un baudet, m’a promis de soigner les sabots de Philibert, qui boite depuis quelques temps faute de « soins aux pieds » ! Il s’agit de couper un peu la corne qui dépasse les sabots … il paraît que le père est expert !
A Mibirizi, il y a 2 pères et 1 frère. La mission a beaucoup changé depuis 1926. On a construit une grande salle servant provisoirement d’église et qui servira ensuite comme locaux d’école et une belle maison d’habitation avec appartements pour passagers … tout en matériaux définitifs. Comme la colline est très étroite au sommet, il a fallu faire des terrassements formidables et, pour mettre le tout de niveau, il y a encore des milliers de mètres cubes de terre à enlever. Ils comptent commencer l’an prochain la construction de la grande église.
Monseigneur Classe pousse activement les constructions dans toutes les missions, car il prévoit qu’avec l’arrivée des sociétés partout, la main d’œuvre deviendra toujours de plus en plus difficile à obtenir et surtout coûteuse.
Tout le Ruanda-Urundi étant déjà partagé entre sociétés minières ou agricoles (il n’y a que très peu de petits colons), il est temps de se presser.

Il y a, ces jours-ci, une grande fête à Kabgayi, pour l’anniversaire de 50 ans de prêtrise de Monseigneur Heith. Ce vieillard est l’ancien vicaire apostolique du Ruanda-Urindi-Uganda et Kivu, dans les temps héroïques, alors que les 4 vicariats étaient réunis en un seul. Depuis longtemps, il a pris sa retraite, mais a préféré rester à Kabgayi que de rentrer en Europe où il se serait senti trop seul et où sa santé ne se serait probablement pas si bien maintenue qu’ici. Le père Delmas, supérieur de Mibirizi, part après demain pour Kabgayi. Il y aura beaucoup de monde, dont le Gouverneur, qui sera de retour de la frontière anglaise où il devait rencontrer le gouverneur anglais de l’Uganda. Le major y sera sans doute, car il ne travaille pas bien loin de là, et sans doute l’ami Coubeau, qui, par suite du départ en congé du résident, devient le grand blanc du Ruanda.
J’ai appris à Mibirizi une réforme assez intéressante concernant les missions. Il y a dans les T.O. assez bien de missions protestantes. Chaque mission protestante ou catholique avait auparavant un cercle d’action, une sorte de zone d’influence qu’elle ne pouvait dépasser ; de sorte que l’on aurait fini par avoir des régions exclusivement catholiques et d’autres exclusivement protestantes. Ceci vient d’être supprimé et catholiques et protestants peuvent installer leurs chapelles-écoles où ils veulent … Comme les protestants ont très peu d’influence sur les noirs, c’est une excellente mesure pour nos missions.

Et voici la fin de la saison sèche. Hier, un fort orage ; ce jour pluies et nuages … il fait froid ! La saison sèche a été longue et les orages de début août ou « pluies des vaches » parce qu’ils font pousser l’herbe dont le bétail a alors grand besoin … ont été rares.
Il va faire clair, mais comme j’en ai encore pour un mois à construire des signaux et que, dans la vallée de la Ruzizi, je connais les montagnes par cœur et n’ai pas besoin de voir bien loin pour savoir où je dois placer mes signaux, j’aurais préféré que la saison sèche, agréable pour la route, dure encore un bon mois …
La major, lui, va être content, car il a besoin de voir … Il m’a déjà prévenu qu’il ne saurait pas me rejoindre pour le début d’octobre comme nous l’avions prévu … Je me demande si nous pourrons terminer la chaîne avant la petite saison sèche de janvier et si nous serons à Kisenyi pour fin décembre.. . J’ai cependant rendez-vous à Kisenyi avec Colback et Kestelyn pour Noël et Nouvel An ! et je vais écrire à Coubeau pour pouvoir disposer de la « villa » de Kisenyi pour le mois de janvier. Nous y serons très bien, le major et moi, pour faire nos calculs !
Mais on ne doit pas faire de projets trop longtemps d’avance. Je m’aperçois que j’ai oublié de dire un mot du « père » Duplant, il en vaut cependant la peine. De mémoire de congolais, le papa Duplant est « commandant de la flottille du lac Kivu » qui ne comptait d’abord qu’un bon remorqueur et qui ne compte encore qu’un bon remorqueur et 5 ou 6 barges. Il conduit toujours le remorqueur lui-même et tout le monde le connaît. C’est un français et il a rendu et rend encore de signalés services … il faudrait 2 ou 3 européens pour le remplacer. Il est toujours en route sur son rafiot ou en train de réparer et soigner ses machines. Tous les 15 jours, il fait le tour du lac, voyage qui dure 8 jours ; il vit alors dans une cabine grande comme un mouchoir, au milieu des mécaniciens noirs et des piles de bois. Entre chaque voyage, il va encore chercher de la chaux ou du bois à Idjwi, ou fait d’autres transports. Il est le premier habitant de Bukavu, où la « marine » a toujours eu son port d’attache. Le gouvernement a fait exception pour lui et lui a accordé une concession un peu dans l’intérieur. Sa femme, sa fille et deux fils, déjà de grands jeunes gens, y habitent et cultivent le café. Lui y va … quand il a le temps. Sa plantation est, paraît-il, très belle et représente une fortune… J’ai vu le père Duplant et lui ai demande s’il n’était pas trop fâché du tour que je lui avais joué à la Mobimbi en partant en pirogue… « Mais non, dit-il, seulement il ne faut plus recommencer … figurez-vous j’avais éteint des ??? illisible pour vous attendre et puis, il ne faut pas se risquer sur le lac en pirogue ».
Demain, je descends à Mibirizi où je suis invité à midi. Le frère étant un ex-chef-cook, on y mange très bien. Dimanche, j’y ai dégusté du jambon et de la saucisse fumée « home-made » première classe ! Je vais aussi me ravitailler en tomates, c’est le seul légume qui existe encore à la fin de la saison sèche, mais ça me suffit !
Mais il est temps de finir ce bavardage ;.. je radote et je griffonne encore plus que les autres fois.
Je dois cependant demander quelque chose. Ne voudriez-vous pas m’envoyer :
1° 3 paquets de coins gommés fixe-photos ; pour fixer dans mon album les photos de L.L.A.A. mon neveu et mes nièces.
2° un agenda pour 1929, pour tenir mon journal de route et mes dépenses « compte Bulamatari ». J’en ai un très facile qui se compose d’un calepin et de 4 carnets, un par trimestre, à glisser successivement dans le calepin. Je l’ai acheté à la librairie du coin du passage et de la rue Pont d’Ile.
3° un paquet de 100 tablettes de « méta » (ou alcool solide) – ça se vend au bazar, 1er étage – objets en aluminium et cela coûte 20 ou 25 francs. C’est pour allumer ma lampe à essence.
Je pense que les coins gommés et l’agenda pourraient être envoyés comme imprimés ou lettre par la poste et le méta comme échantillon sans valeur. Rien ne presse, surtout pas l’agenda … Mille fois merci.

Et sur ce, mon bien cher papa et ma bien chère mother, je vous laisse, en espérant pour un de ces jours de vos bonnes nouvelles ; je vous embrasse, ainsi que toute la famille, bien fort et affectueusement,

                        Léon

P.S. Voilà Tensette en route pour Liège et déjà à bord du steamer peut-être. Puisse-t-elle faire ainsi qu’Alice un bon voyage ! Je suis sûr que vous l’attendez anxieusement comme moi j’attends avec impatience de leurs nouvelles.


Si on dansait ?
Yebisa Banganga – Wendo Kolosoy

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Le QUIZ de Léon

2 réponses sur “Lettre 12”

  1. Bonsoir
    Je viens de comprendre et découvre toute cette belle histoire de vie à la lettre 12. Je vais rapidement retourner au début car si je ne me trompe guère Léon dans l’histoire de ma famille je sais qui il est et Alice et Tencette encore plus.. Christine qui vous remercie de l’avoir mise dans la boucle. Autour du caveau de Christine et Nicolas Laurenty il y a 3 Christine je vous laisse deviner qui elles sont par rapport à Léon en sachant que j’ai « écopé » de ce prénom en 1963 et le jour où j’ai découvert cela au cimetière du Père Lachaise je me suis dit: »quel destin ! Quel poids sur mes épaules » même si plus tard ma mère Chantal m’a dit : »j’ai choisi ce prénom car je connaissais une Christine au travail et c’était une femme de caractère
    !, » je crois que Christine de Nicolas était aussi une femme de caractère. Merci pour ce partage. Christine Laurenty petite fille de Alice Hortense Haulet

    1. Merci Christine pour ce commentaire et votre intérêt pour ce site familial autour des lettres de Léon Haulet.
      Je ne vois pas qui est la troisième Christine à laquelle vous faites allusion ! A part vous-même, je n’ai dans la généalogie que mention d’une autre Christine, fille de Tensette et Nicolas Laurenty, morte-née en 1929 (Léon y fait mention dans sa lettre 19 du 20 mars 1929, pas encore publiée). Aussi serait-il vraiment intéressant de nous en dire plus à propos de la « Christine de Nicolas » et de la famille Laurenty en général ( Je vous envoie par courriel séparé les données généalogiques lacunaires que j’ai actuellement).
      A vous lire bientôt,
      Philippe Haulet

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