Lettre 21




Tinyiro, le 23 juin 1929.

                         Mon bien cher papa,

Mille fois merci pour ta bonne longue lettre du 4 mai, reçue par le dernier courrier ; elle m’a fait le plus grand plaisir.

J’ai été content d’avoir l’adresse de Tensette – je connaissait la maison de Champigny, mais pas sa situation « postale » – Je lui envoie un petit mot pour lui rappeler que j’existe !

J’espère que Ferdinand est à présent complètement remis – oui, ce gentil ménage a bien des épreuves à supporter à présent – puissent-elles finir bientôt. Je pense souvent à Mimie, et souhaite de tout cœur que le Ciel lui rende une petite fille bientôt, sans trop de souffrances pour elle. Au fait, l’événement sera déjà passé quand tu recevras ces lignes – j’attendrai avec impatience de bonnes nouvelles.

Heureusement que tous les autres ont bien supporté le long hiver, mais tu dois t’être beaucoup fatigué pendant ces périodes de froid et de grippe et maman sans doute aussi – j’espère bien que vous allez prendre un bon mois de repos cet été dans un « petit coin tranquille » ! avec une petite rivière ! – Clervaux ou autre chose dans le même genre.
Cela vous a tant plu à tous et vous a fait tant de bien l’an passé, que j’espère que tu n’hésiteras pas à recommencer et à y rester un peu plus longtemps que l’année dernière.

Oui, mon cher papa, trois ans sans vous revoir c’est bien long et un mois et demi pour avoir de vos nouvelles, c’est bien longtemps aussi.
Dans un an, j’aurai 2 ans et 5 mois de terme – et peut-être pourrais-je m’arranger pour rentrer. Ce serait si bon d’être réunis tous pour l’ordination de Charles ! une des plus belles fêtes de famille que nous aurons jamais.
Tout cela dépendra comment les choses s’arrangeront ici – si je continue au Kivu, ou si je retourne au Ruanda, ou même si je vais autre part dans une autre mission ou aux troupes. Je serai probablement fixé peu après la rentrée du major en Europe.
Ce dernier sera parti d’ici dans un mois. Il m’a dit, sans que je lui parle de rien, qu’il se fera un plaisir de retourner à Liège pour vous voir.
Je dois le rencontrer d’ici peu de jours et nous passerons ensemble les dernières semaines. La brume nous empêche de continuer la triangulation et nous avons pas mal de calculs et d’autres choses à liquider avant son départ. Je serai très seul quand il sera parti, un charmant chef et ami que je perds … du moins momentanément, car il va rester à Bruxelles.

Les cartographes nouveaux-venus ne conviennent pas, nous allons les expédier ailleurs … mais alors il ne nous en restera plus qu’un qui, avec le « docteur » et moi, composera toute la mission ! … il y aura encore, il est vrai, notre « distingué » chef d’escorte !

Philibert vient enfin de rentrer, après 3 mois d’absence; la brave bête a souffert de son séjour forcé dans les fermes « modèles » du Ruanda et du voyage. Elle est blessée au « back-side » – fatiguée – sale … Il faut la remettre en ordre. J’ai reçu une lettre de plates excuses de 4 pages du vétérinaire en question – mais il n’est pas encore excusé !

A part cela, rien de neuf ; je suis dans la région de Ngwese, beau pays, mais indigènes fort indisciplinés – c’est à l’ouest de Bukavu, à 50 km vers l’intérieur ; je reviendrai probablement ici un peu plus tard ; dans quelques jours, je vais « villégiaturer » à Shangugu avec le major. Nous retournons toujours le plus souvent possible au Ruanda !

J’ai bien reçu le petit « machin » pour mon aiguiseur de lames Gilette ; c’est tout à fait cela, très gros merci. Merci aussi et encore, mon cher papa, de vouloir bien t’occuper de mes « actions ». J’ai déjà pensé à demander à oncle Fernand de se charger de cela, il n’a rien de mieux à faire ; mais je n’aime pas que Linette fourre son nez dans mes affaires.

Et le temps passe … dire qu’il y a plus de 5 ans que, tout « bleu », je débarquais à Boma … et 2 ans que je me préparais à rentrer chez nous ! Peut-être recommencerai-je ces préparatifs l’an prochain.
En attendant, je suis toujours fort content et bien portant ici.
Mon bien cher papa, je te charge de mille baisers pour toute la famille, spécialement pour ma chère mother. Je t’embrasse bien fort et affectueusement.

                         Léon




Et si on chantait ?
A Biribi – Aristide Bruant

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