Lettre 18




Nyamirundi, le 1er mars, terminée le 5 mars.

                          Mon cher papa, ma chère mother,

Il y a longtemps que je veux vous écrire une longue lettre avec quelques détails sur mes pérégrinations dans le Kivu ; depuis nouvel an, je ne me souviens pas d’avoir écrit ni bien longuement, ni bien fréquemment.

Après avoir vu le major à la mission de Nyagezi, entre Noël et Nouvel An, je suis allé construire un signal sur un sommet isolé et formidable, côté Kivu, chez les Banyabongo.
Espérant pouvoir y mesurer, j’avais campé au sommet, dans une petite salle ??? (illisible). La nuit, arrivent un orage et des pluies torrentielles pendant plusieurs heures – les rigoles de ma tente débordent et inondation !
Je ne m’en suis aperçu que le matin, en me réveillant la tête lourde à cause de l’humidité … en voulant sortir de mon lit, je vois mes pantoufles flottant à l’entrée de la tente – la carpette avait reçu l’eau par au-dessus et, étant imperméable (l’ayant été du moins), retenait l’eau : il y avait 20 cm ! Plusieurs de mes malles ayant des petits trous, l’eau s’y était infiltrée, de même que dans la plupart des caisses … et pour comble, les nuages n’ont pas quitté la montagne ce jour-là et rien n’a pu sécher que le lendemain. Sale sommet ! Il n’y a pas de bois dans la région, pas du tout – mes gens avaient dû se faire de misérables huttes, rien qu’avec des herbes ; comme bois à brûler, les indigènes emploient des fougères séchées et des tiges de papyrus … parfois, ils apportaient quelques vieux bambous arrachés à leurs huttes et venant de la forêt – à plusieurs jours de là.
Le signal fut terminé, heureusement, en 3 jours et c’était bien car, mâts, traverses, cordes et herbes devaient être cherchés à plusieurs heures de là. Mais, il ne faisait pas clair et je dus descendre du sommet, regrettant bien d’avoir campé en haut. Ce sommet n’a pas même 2600 m, mais étant tout à fait isolé et fin d’une crête, il accroche tous les nuages, reçoit toutes les draches et tous les coups de foudre passant à proximité – ce n’est d’ailleurs qu’une masse de fer : ça se nomme Bisunzu.

De là, je repassai au Ruanda. Je devais y mesurer deux signaux et je préférais d’attendre, dans un meilleur pays, la fin des fortes brumes. Les brumes se levèrent quelques jours après et je pus bientôt retourner au Kivu. J’avais « rouspété » très fort contre l’administrateur qui avait mis si peu d’empressement à m’envoyer des porteurs et policiers à Rumbu – cette fois, 4 policiers m’attendaient au passage de la Ruzizi ; et pendant plus d’un mois que je restai dans ce territoire, je n’eus guère de difficultés, ni pour les vivres pour moi, ni pour les rations pour noirs, ni pour les matériaux pour les signaux. Quant aux porteurs, j’engageai quarante gaillards de Nyangezi pour un mois, avec un capita de chez eux, je leur donnai une couverture de ??? (illisible), car on allait dans de froids patelins et je m’arrangeai pour qu’ils reçoivent leurs vivres de leurs villages. Je ne me suis jamais éloigné plus de 30 km de chez eux, car j’avais eu soin de les recruter au centre de mes déplacements et des femmes et autres hommes du village arrivaient chaque jour avec des vivres tout préparés – je ne m’en occupais pas ; bon souci en moins dans un pays peu peuplé.

Les gens que l’on nomme Denyabongo s’étendent à l’ouest du lac Kivu et de la Ruzizi jusque la forêt qui n’est pas toujours très éloignée – et, au sud, jusque la plaine de la Ruzizi, au nord jusque près de Kalehe. On en a fait un territoire – très grand territoire – sous l’autorité du chef de poste-administrateur de Kabare (poste à 2 heures de Bukavu dans la montagne) – on le nomme le territoire de l’Unya Bongo. Les deux plus grands chefs sont Kabare, chef théorique de tout le secteur et Ngwese qui est, je pense, le plus puissant, à cause du grand nombre d’indigènes et de bétail qui dépendent de lui ; il y a encore d’autres chefs d’importance variée : Nyagezi, Nyaluwindja et Nyakaziba au sud, Muteza et Katama au Nord sont les principaux. Ces chefs, on ne les voit que très rarement, ils sont retenus au chef-lieu de territoire par l’administrateur pour des palabres ou des futilités. Ils ont dans leurs terres des « mutambu » ou notables, plus ou moins puissants, qui gèrent quelques collines et des « policiers » – comme je les ai décrits précédemment, je pense – pour recruter travailleurs, porteurs, vivres, bétail, tout ce dont les blancs et non moins eux-mêmes ont besoin.
C’est une politique détestable, car avec ces indigènes, il n’y a que quelques notables importants et le chef lui-même qui aient de l’autorité et soient obéis. Le chef est rarement dans ses terres ; l’administrateur encore moins, car le territoire est trop étendu et il est toujours retenu au poste par les affaires de terrains pour colons, affaires de justice, etc… et par la loi du moindre effort ! à peine si, de temps en temps, un blanc va percevoir l’impôt.
C’est la même chose dans la plupart des territoires du Kivu. Celui d’Uvira, par exemple : l’administrateur devrait traverser la forêt et faire 6 jours de très fatigante caravane pour arrive à une partie de son territoire ;.. alors, il n’y va pas ; surtout Uvira, avec la route, le port, le passage de gros bonnets tous les mois … et les colons. Il faudrait doubler le nombre de postes européens de l’Etat et cela ne coûterait guère plus cher à l’Etat, car, à présent, il n’y a pas la moitié des indigènes qui paient l’impôt. De plus, les gens éloignés ainsi échappent à toute corvée et ce sont toujours les mêmes qui sont imposés. Ces indigènes ne sont pas, pour la plupart, mauvais, mais, n’ayant que très rarement de contact avec les blancs, ils ne leur obéissent pas.
Les Banyabongo ont une langue à eux assez différente des dialectes voisins. En général, c’est une belle race, surtout dans la montagne et les hauts plateaux que j’ai parcourus. Ils sont beaucoup plus sains que les gens du Ruanda-Urundi, le nombre de ??? (illisible), de contrefaits, de chétifs étant très restreint. Partant, ils font de très bons porteurs et de bons travailleurs … quand ils sont surveillés, car ils sont, comme tout noir qui se respecte, très fainéants de nature.
Le vêtement chez les Banyabongo, malgré la température froide, est réduit à sa plus simple expression : un mouchoir en écorce battue ? ou étoffe de ??? (illisible) entre les jambes, suspendu devant et derrière à un gros rang de perles entourant la ceinture. Les sous-chefs ne se distinguent en rien des autres (de temps en temps, ils ont une couverture et, s’ils ont une étoffe, ils la glissent toute entière entre les jambes) sauf d’un gros collier de petites perles roses (une centaine de rangs) autour du cou. Les chefs sont habillés à l’européenne … ou à moitié.
Les femmes sont toujours nues jusqu’à la ceinture avec une peau ordinairement bien tannée et ornée autour des reins, et force perles d’après leur degré de richesse. Jamais de collier aux jambes comme au Ruanda.
Tous, homes et femmes, supportent bien le nu, étant en général bien bâtis … et tous ont une odeur à faire fuir n’importe qui : ils s’enduisent le corps d’huile de ricin dont ils font la culture en grand. Tous aussi fument la pipe du matin au soir. Il y a, surtout chez Ngweze beaucoup de bétail ; d’une espèce assez petite à cornes moyennes. Les huttes sont rondes comme aux T.O., mais toujours entourées d’un enclos. Elles sont plus sales et mal tenues que dans les T.O. … même celles des notables. Lorsqu’on a passé la haute crête de montagnes formant crête de partage entre le bassin de la Ruzizi et des lacs, et celui du fleuve Congé (par des affluents encore bien éloignés), on arrive à l’ouest de Bukavu à un magnifique pays de plaines, ou plutôt de hauts plateaux, car les fonds sont à près de 1800 m et 2000 m est une altitude normale.
Ce pays s’étend jusque la forêt et est très peuplé. Il y a énormément de grands marais et, de là, pas mal de moustiques même sur les plus hauts sommets. Peu de bananiers, car il ne fait pas assez chaud. On cultive énormément le « sorgho » ou millet, dont on fait de la farine et de la bière surtout ! aussi les patates douces et les pommes de terre qui y viennent excessivement bien … puis le tabac. Les arbres sont rares, sauf dans certains fonds où il y a aussi des bananiers.

Pas mal de colons sont installés par là et d’autres arrivent encore. Les terrains à pâturages, trop nombreux, leur sont facilement cédés et la main d’œuvre y abonde. De Bizungu, en suivant la crête de partage, je me dirigeai sur un autre sommet imposant Myidunga. Là, je renonçai à camper au sommet et le plus proche village, déjà assez élevé au dessus du fond, était à ¾ d’heure de montée terrible à pic dans les pierres. C’est là que Philibert battit son record : il me porta jusqu’au dessus, malgré la pente, les pierres et les précipices qu’on longeait. Il ne le fit qu’une fois … comme expérience, car la brave bête avait trop dur.
De là, toujours suivant la crête, j’arrivai à Gahinga, déjà fort au sud en dehors de la ??? (illisible) Ngweze … là, je dus camper à 1h1/2 du signal.
Tous les environs de cette crête sont fort accidentés évidemment. La crête elle-même est très curieuse, avec de formidables sommets et des cols relativement si bas qu’on se demande si l’eau ne passe pas par un passage souterrain, de l’ouest vers l’est, la partie Est ayant un versant beaucoup plus à pic et descendant bien plus bas. Mais, à Gahinga, c’était le comble. Il y avait moyen de mettre la tente tout au sommet, mais comme le vent, les pluies et les orages sont terribles là-haut et que l’on est les ¾ du temps dans les nuages, comme de plus il n’y avait pas un stick, pas une herbe pour construire une hutte et qu’il pleuvinait, je descendis vers un village ;.. je descendis pendant 1h1/2 avant de trouver une petite place pour mettre ma tente … et encore, il fallut démolir un petit champ de millet, tellement le terrain était en pente partout.
C’est là que je vis surtout la force et la résistance de mes porteurs. Ils grimpèrent ces formidables pentes avec les sticks pour le signal, redescendirent chercher les traverses et redescendirent et remontèrent une troisième fois chercher les cordes et les herbes ;.. avec les gens des T.O., il m’aurait fallu au moins deux jours pour faire le même travail avec le même nombre d’hommes.

Quelque chose de curieux dans cette région sont les petites maisons qu’ils font pour les esprits. Une petite hutte comme pour une poupée, bien tressée et, devant, une pierre plate et longue fichée en terre. Ces huttes prennent toutes sortes de formes, souvent elles sont faites au pied d’un arbuste et avec les racines de l’arbre même. On rencontre de ces huttes à chaque pas : près des habitations, à chaque croisement de sentiers, sur les plus hauts sommets ; un grand espace est alors démuni des herbes et aplani comme devant une hutte habitée. C’est, paraît-il, pour préserver de malheurs les gens et le bétail – sur les hauts sommets c’est pour l’esprit de la foudre. Cela existe bien autre part, mais jamais aussi fréquemment que là-bas.

Une chose assez particulière aussi sont les greniers. De peur des rats qui pullulent dans les villages et de l’incendie, chaque village construit sur une montagne proche, mais dans un endroit bien nu et dégagé, une foule de huttes-greniers comme ils en construisent presque partout à proximité des huttes. De loin, je prenais cela pour des camps de travailleurs.
Dans ces greniers, tout le village empile son grain de millet ; chacun dans sa case … et il paraît que personne ne vole celui du voisin …

Tous les signaux que je construisais alors étaient sur la crête de partage – limite de notre zone.
Le major travaillait dans le sud, du côté de l’escarpement, région intéressant le C.N.Ki. pour leur chemin de fer. La grande saison des pluies commençant seulement, nous avions encore des mois devant nous pour les mesures et, au lieu de jeter quelques points seulement dans la région, j’avais résolu de la trianguler complètement. Tous les jours, j’envoyais des soldats et des policiers placer des ??? (illisible) et des points secondaires. Ce projet a bien réussi, car, pour le moment, c’est chose faite : toute la région, depuis le lac Tanganika jusqu’au sud du lac Kivu, limitée à l’ouest par la crête de partage, est suffisamment triangulée pour permettre aux cartographes de faire la carte. Le major achève le sud dans la plaine de la Ruzizi, moi j’ai terminé – il ne reste à faire que les calculs. Etant donné les brumes et les difficultés que surtout le major a eues avec les indigènes pour les vivres et la main d’œuvre, nous avons bien « marché » et nous pourrons facilement arriver, avant la fin des pluies, avec le reste de la chaîne, que j’ai construite en juillet passé, allant jusqu’au nord du lac Kivu et que nous avions abandonnée momentanément.
Après Gahinga, vers fin janvier, j’ai rencontré le major aux environs de la crête de partage. Il venait d’une région proche de la route où pas un indigène n’était trouvable dans les villages, tous étant au travail sur la fameuse route Uvira-Bukavu, abîmée par les pluies. Et où les vivres valaient leur pesant d’or … j’avais pu lui envoyer quelques charges, malgré cela, ses gens étaient au régime de la ½ ration !
J’avais rassemblé des vivres en masse et acheté un taurillon … et nos noirs faisaient bombance. Nous aussi étions contents de nous retrouver, dans un emplacement convenable, à l’abri du vent et hors des nuages.


Nous calculions les points les plus pressants, c’est-à-dire ceux qui devaient servir au cartographe pour faire la partie de l’escarpement demandée d’urgence par le ministère.
Nous étions de deux jours là-bas, quand arriva le cartographe pour ce travail. C’était notre meilleur cartographe, Pieters, il venait du Ruanda. Il était fin de terme, mais avait demandé à prolonger, mais voilà que maintenant, parce qu’il devait travailler dans cette région du Kivu, peu facile, il prétextait des sarnes ? (qui étaient tout bonnement de la gale) et des maux de tête pour demander à rentrer. C’était fort ennuyeux pour le travail, surtout qu’il y avait deux nouveaux cartographes annoncés et que nous comptions sur lui pour les mettre au courant. Le morceau de carte à faire était très petit, mais très difficile pour un apprenti ; et le major et moi étions trop occupés par les mesures pour pouvoir nous mettre à faire de la planchette.
Aussi, je dis franchement à Pieters ce que je pensais, c’est-à-dire qu’il faisait le gamin et nous jouait un « tour de cochon ».
Quand il vit que « cela ne prenait pas » et que, s’il persistait à vouloir rentrer (étant fin de terme, nous ne pouvions guère l’en empêcher – et puis, la carte est un travail qui doit être fait avec goût, sinon rien ne va), ce ne serait pas propice à ses projets d’avenir, qui sont de revenir à la mission, marié, comme chef d’escorte et dessinateur ; quand il vit le tout petit morceau qu’il avait à faire, il décida de rester et se mit de suite à la besogne. Le major lui fabriqua une pommade qui guérit ses sarnes ? en quelques jours et moi je lui prêtai Philibert – qui était d’ailleurs déjà resté chez lui pendant mon congé. Ainsi, tout s’arrangea, le morceau de carte est à présent terminé ; et les deux nouveaux cartographes, un civil et un adjudant, sont à peu près au courant du métier et pourront bientôt s’essayer à une planchette.
Tout va donc bien de ce côté. Pieters rentre et m’a déjà renvoyé Philibert, ce dont je suis enchanté, car je n’était plus habitué à faire toute l’étape à pied ! Nous avons à présent 3 cartographes, tous trois jeunes et de bonne volonté – si pas encore experts … et le ministère nous en promet d’autres, ce qui serait bien nécessaire, car la carte est bien en retard sur la triangulation, et ici et aux T.O.

Le major retourna dans ses montagnes au sud et moi au nord ; dix jours après, nous nous rencontrions de nouveau pas loin de Bukavu, mais dans la montagne. J’y construisais un dernier signal et le major devait absolument aller à Bukavu pour régler quelques questions de service. Il n’était pas seul car les nouveaux cartographes étaient arrivés et, avec eux, un nouveau topographe.
Le major descendait le lendemain dans le sud – vallée de la Ruzizi – région où, pour les vivres et les porteurs, il est déjà assez difficile de se débrouiller seul, et me demanda de me charger du nouveau topographe ; comme je restais aux environs de Bukavu, puis allais au Ruanda, j’avais plus facile que lui, étant déjà connu dans la région pour quelqu’un avec qui il ne faut pas essayer de « faire le malin » !
Ce nouveau topographe étant annoncé du ministère comme « docteur en sciences physiques et mathématiques », au courant des calculs et des observations astronomiques, le major en concluait qu’il était au courant du métier, et moi tout le contraire … et j’avais raison. J’ai dû lui apprendre de a à z, et des mesures et des calculs – ce n’est évidemment pas un imbécile, mais bourré de connaissances théoriques et comme pratique, presque rien. En plus, je me demande pourquoi le ministère ne nous envoie pas un jeune officier, au lieu d’un civil de trente ans passé, premier terme, pas débrouillard pour un sou et pas broussard pour un centime. Bien plus difficile que de lui apprendre le métier, est de lui fourrer en tête qu’on ne se lève pas à 8 ou 9h du matin, que faire une étape de 4 heures, c’est faire une très petite étape, et qu’en Afrique, il faut savoir tirer son plan et mettre à profit ce que l’on a, c’est-dire peu de choses. J’ai peur de le laisser seul car voilà trois semaines qu’il est avec moi, il peut tirer son plan pour les calculs et je pense aussi pour les mesures, mais pour le reste !… enfin, il faudra bien qu’il se dégrouille.
Il n’a que deux boys, qui ne savent à peu près rien, pour tout personnel, pas de porteurs permanents et, malheureusement, pas de soldats, car nos anciens jass sont fin de terme et la relève n’est pas encore arrivée.
Moi-même, je suis ennuyé ayant un personnel réduit au minimum : mon cuisinier, mon boy, un laveur de casseroles, mon capita, deux porteurs d’instruments et mon palefrenier. Les deux soldats qui étaient avec moi depuis mai ’26 sont rentrés au bataillon pour y être démobilisés ; ils sont fin de terme de 7 ans. J’ai été bien triste de devoir me séparer de ces deux braves jass qui m’avaient rendu bien des services et je leur ai donné un bon « matabiche » – un d’entre eux, et le meilleur, voudrait je crois rengager, alors j’espère qu’il reviendra chez moi.
Donc, le nouveau topographe est un brave garçon, c’est d’ailleurs un liégeois, un nommé Hermans de la rue Surlet, fils d’un « liquoriste » de la république du Dju-d’là. Il a été assistant à l’observatoire de Cointe et est peut-être calé en astronomie, mais en géodésie il n’est pas un as et a surtout besoin d’un peu de gingembre quelque part !! Ce ne sera jamais un martyr du travail – et ce n’est pas ce genre qu’il nous faut ici ; il conviendrait mieux à faire des calculs dans un bureau qu’à courir la brousse. Chez moi, il est comme un prince et mange comme 4 la cuisine de mon cuistot, qu’il trouve excellente … mais ça ne durera plus. Je lui ai déjà dit que moi j’avais dû tirer mon plan seul après quelques jours, le Commandant Joris m’envoyant des conseils par écrit, surtout – aussi quand il aura un mois d’apprentissage, je le laisserai seul. Il finira bien par se débrouiller, et l’on n’apprend qu’à ses dépens !
Voilà la mission portée à 7 européens, y compris le chef d’escorte. A part ce dernier et le major, ce sont tous des liégeois.
M. Maury écrivait au major : « J’espère que Haulet sera content que tout Liège rejoint la mission … » évidemment ! C’est plus agréable que des flamins ! Les nouveau cartographes sont, un nommé Lamarche (civil), un autre Bougnet, ex-armurier et adjudant. Peut-être Jean van den Berg viendra-t-il ici, du moins M. Maury va le lui demander et moi, je l’espère car le major parti, je n’aurai plus de camarade. Le major ne partira pas avant juillet heureusement ; d’ici là, il y aura peut-être du changement.

Je suis au Ruanda, au bord du lac Kivu, un peu au nord de Shangugu. J’ai revu ces jours derniers le Colonel Pieren, qui cartographiait un petit coin pour une des sociétés dont il est mandataire et était tout heureux d’avoir repris son ancien métier. Je lui avais prêté mes instruments de planchette. D’ici, je vais à Shangugu où je ferai quelques calculs, puis y abandonnerai Hermans et irai de là sur l’Ile Idjwi, où m’attend le Commandant Clairbois depuis près d’un mois ! De là, je me rendrai à Kalehe où je verrai sans doute le major retour du sud et nous arrangerons le futur programme ; car ce qui restera à faire au nord est assez difficile à cause des longues visées que nous avons à faire – il faudra du temps clair et des noirs avec des ???? (illisible) partout. Pour Pâques, je compte être à la Mission de Katana, près de Kalehe, et peut-être avec le major. Enfin de là, je compte aller à Kisenyi et y rester, au moins dans les environs, quelques temps. Je pense que la saison sèche sera alors proche et que nous terminerons les calculs là-bas. Si d’ici là on nous laisse la paix ..

La C.N.Ki. depuis cette histoire de l’escarpement, ne nous ennuie plus du tout. Mais je pense qu’ils ne pourront pas passer où ils voulaient le faire avec le chemin de fer, et qu’il demanderont bientôt la carte d’une région voisine, puis d’une autre encore ;.. ça n’est rien si l’on continue à nous envoyer du personnel cartographe.

Au Kivu, rien de bien neuf. Toujours affluence des colons, visites de gros bonnets et fondations de sociétés sans nombre. Ces sociétés ou groupes spéculent, je pense, beaucoup plus sur les terrains qu’ils n’espèrent de gros gains dans le café, le coton, le tanin ou le tabac ! Les administrateurs territoriaux se débattent pour conserver leur autorité et sont de plus en plus insupportables ; les chefs perdant toute autorité petit à petit se rattrapent en pressurant le plus possible les sujets qui leur restent obéissants…
Le C.N.Ki. devient de plus en plus despote et arrogant. Leur personnel subalterne est composé d’une bande de rastas, qui ne laisse plus rien envier au Far West ! Les nouveaux arrivés sont mis à des besognes invraisemblables : des gens engagés comme ingénieurs sont mis sur la route pour surveiller une équipe de nègres qui cassent des cailloux … Bref, trop de blancs de toutes espèces, mécontentement, jalousies et Costersmanville est un infâme trou.
La plupart des gens sont mal ou pas logés – les vivres frais deviennent rares et haussent de prix chaque jour.
Les colons et les blancs de tout acabit sont si nombreux qu’on ne se salue même plus quand on se rencontre .. ; je suis passé par là l’autre jour, mais sans m’arrêter, j’ai vite gagné l’autre côté de la Ruzizi.
Le major a eu des palabres avec le Cdt de district et le C.N.Ki., il leur a envoyé des lettres « pour information » au ministre, qu’ils ne se vanteront pas d’avoir reçues. Maintenant, tout est calme et nous avons obtenu satisfaction sur toute la ligne.

Aux T.O., le gouverneur Marzorati est rentré en congé d’un an – et c’est le gouverneur Pestiaux qui est « Bulamatari » – au Ruanda, l’ami Coubeau est en congé et est remplacé par un nouveau commissaire de district. Tout va toujours bien ; les chefs commencent à être mécontents parce que la venue des colons leur enlève, petit à petit, toutes leurs terres à pâturages et toute leur autorité sur les noirs ; mais comme en face, ils n’auront qu’à plier et à planter du café ou se faire des rentes !
D’ailleurs, la suzeraineté de ces Watuzi sur le pays a assez duré et le règne des vaches aussi – ce dernier point surtout, car le trop de bétail nuit aux indigènes Wahutu qui ne peuvent pas profiter de la viande, pas même en cas de famine, puisque tout est entre les mains des chefs et des fainéants Watuzi. Les T.O.et le Kivu sont très différents, à cause surtout de la foule de colons installés au Kivu et un peu aussi à cause de la race Watuzi des T.O. – mais c’est aux T.O. qu’il fait maintenant meilleur vivre, voyager et travailler et j’y reviens avec plaisir. Le chef d’escorte de la mission arrive ces jours-ci à Costermansville, abandonnant Usumbura comme camp de base. Il y sera beaucoup moins bien à tout point de vue, mais Usa. était devenu trop éloigné et notre passage au Kivu compliquait encore les choses .

Voici ma nouvelle adresse :
Mission Cartographique du Kivu
par Costermansville
via Dar es Salam Congo Belge.

Et voilà. Il fait nuageux ce jour et pas assez clair pour mesurer, une petite pluie fine tombe constamment, coupée par des intervalles de soleil. Hermans calcule dans la tente à côté et j’ai pris un jour de congé. Campé au point dominant de la presqu’île Nyamirundi, j’ai, de ma tente, une vue splendide, le lac tout bleu, plein de petites îles, les côtes découpées d’Idjwi, de Bindjura de Zombo et d’Ishujgu ; celles de l’est Nyamasheke, Ishara, etc ;.. C’est de toute beauté ; la grande baie de Bitare toute proche est splendide – au-dessus, les massifs de la forêt du Ruanda à l’est, de celle d’Idjwi au nord et, à l’ouest, les massifs montagneux de la crête de partage. Je suis content d’être de retour ici, dans un climat agréable après les nuages des hauts sommets inhospitaliers où j’ai vécu les deux dernier mois ; tout est calme et facile ici. Le chef ne quitte pas mon camp et les vivres frais arrivent en quantité ; à part le manque de légumes, nous mangeons comme des princes. La santé est n°1. Le travail est en bonne marche, très bonne même, et les difficultés des premiers temps de notre passage au Kivu à peu près réglées. Le moral est excellent. Le major ne tardera pas à me rejoindre – dans une quinzaine au plus tard ; j’ai toujours grand plaisir à le revoir et je pense que c’est réciproque.
Il comptait faire une chasse à l’éléphant en passant dans la plaine de la Ruzizi, côté Ruanda, là où j’en ai vus – près de Rwagarika.

Grethe continue à m’écrire souvent ; elle doit avoir terminé ses classes à Pâques. Elle me demande quand je pense que son papa va rentrer ! Si le major le pouvait, je pense qu’il prolongerait encore au-delà de juillet ! mais ayant alors 18 ans, il n’a plus de raison. Il sera très probablement nommé lieutenant-colonel le 1er juillet. Je pense qu’il viendra vivre à Bruxelles avec sa femme et Grethe – Je ne suis pas sûr de ce qu’il fera – je crois qu’il aimerait avoir une situation au ministère.
A propos, je ne sais où le docteur Duyck est allé pécher que j’avais eu des « désillusions » … c’est un drôle de coco ; je lui ai écrit, mais suis certain de n’avoir jamais parlé de cela … cela aurait été difficile d’ailleurs, à moins d’inventer une histoire de toute pièce. Je suis toujours aussi heureux et content ici qu’auparavant ; évidemment, il y a des jours où l’on a ses petits ennuis comme partout ailleurs – nulle part, on ne vit sur le velours, mais je pense bien que je ne pourrais avoir nulle part aussi agréable vie qu’ici ; puisque j’aime la brousse (j’admets que ce n’est pas donné à tout le monde). Le seul regret que j’aie, et il est malheureusement fort grand, c’est d’être pour si longtemps séparé des miens. A part cela, quoi regretter ? Le confort d’Europe est bien bon, mais tant de choses le compensent dans la vie que je mène en Afrique ; vie au grand air, très saine, excellente pour la santé, grande liberté, travail intéressant.
L’idéal serait de faire de courts termes, un an par exemple – pour ne pas rester si longtemps séparé de sa famille.
Mais les termes d’un an n’existent nulle part – bien content déjà si je pouvais les raccourcir à 2 ans ! et cela n’est peut-être pas impossible.
Au reste, je ne dis pas que je prolongerai cette vie indéfiniment. Toutefois, j’estime que j’ai une situation très belle, au point de vue pécuniaire comme à tout autre et je ne songe pas à changer de si tôt.

Voici une photo du déjeuner en route, prise dernièrement entre Bidjwe et Bukavu par un noir avec l’appareil d’Hermans ; et deux petites photos, une des porteurs grimpant une colline, l’autre du passage de la Ruzizi pendant la même étape.
Vous voyez que, même en route, je ne mange pas comme un sauvage et que rien ne me manque !

Voilà déjà plus d’un an de terme et encore plus que j’ai quitté Liège. Que le temps passe ! Mais voilà aussi le n° 18 … plus qu’à moitié rempli, il faut que je cesse.
Des tonnes de grosses baises à toute la famille, les plus affectueuses pour vous deux, mon cher papa et ma chère mother,
                        de votre Léon
( timbres pour Nite )




Lettre 18 bis

Nyamirundi, le 5 mars ‘29

Mon bien cher papa,

Un petit mot en plus de mon journal – où je ne parle que trop longuement de moi-même – pour te souhaiter une très bonne et heureuse fête.
Voilà bien des années déjà que je ne suis pas à la maison pour fêter la St. Léon ! Ce n’est pas que j’attende ce jour-là pour souhaiter à mon cher papa tout le bonheur possible, mais cela n’empêche que toutes les années, je regrette de ne pouvoir le faire avec tous, de vive voix, le 11 avril.
Dieu veuille que l’an prochain, ou au moins dans deux ans, je sois de la partie ! pour fêter le jeune grand-père qui aura alors 60 ans … ça va vite ! Moi, j’en aurai bien 30 ; ne trouves-tu pas cela encore plus drôle ?
J’ai à peine répondu à tes trois bonnes dernières lettres. J’attends avec impatience le courrier, espérant de bonnes nouvelles de notre chère Tensette. Dieu veuille que la perspective de se créer un bon petit foyer en Europe avec son mari et la petite Alice, pas trop loin des siens, lui fasse oublier toutes ses épreuves et qu’elle ait maintenant une vie bien calme et bien douce.
L’avant dernier courrier m’a apporté une correspondance comme jamais encore je n’en ai reçue … il y avait des lettres de partout et de tous.
Le contingent de la maison était déjà imposant à lui seul !
Marie m’annonce son nouvel espoir … heureusement, pour elle on peut se réjouir sans arrière pensée !
Julia, qui sera toujours la même, m’écrit tout exprès pour m’annoncer la même nouvelle chez elle !
J’ai reçu une longue tartine d’oncle Fernand, il me parle de la vente et me dit que ma part s’élève à près de 50000 frs … alors qu’avec les 25000 que tu m’annonçais, j’étais déjà tout étonné. Et dire que Tensette et nous tous, nous nous moquions toujours de l’héritage de 4 cents ½ du brave oncle ! Je suis vraiment content que tout, en fin de compte, se soit si bien passé. Le contraire eut été déplorable.
J’espère que tu auras bien reçu les 45000 frs que je t’ai envoyés dernièrement, sans d’abord te demander la permission … et j’espère surtout que cela ne te causera aucun ennui.
Ne crois pas que je fasse du commerce … mais depuis ’24, nos traitements ont été quadruplés, dont deux augmentations récemment. Mon traitement annuel est de 75000 francs à présent et je ne dépense pas grand chose en brousse où la vie est bon marché et les distractions coûteuses et magasins bien lointains. Cela joint aux autres avantages que j’ai, j’estime que ma situation n’est pas à dédaigner.

Les nouvelles d’Europe concernant le flamingantisme m’écœurent profondément – si l’on ne savait que, au fond, il n’y a que politicaille et menées de quelques individus bons à pendre – on serait honteux d’appartenir au même pays que les flamands, du moins les anversois !
Je trouve que le roi devrait, en pareilles circonstances, sortir un peu de son rôle constitutionnel et de sa tour d’ivoire et faire acte d’autorité pour mettre fin à ces scandales. La Belgique lui en serait reconnaissante.

Mon cher papa, j’espère que les tristes émotions qui ont dû accompagner le malheureux accouchement de Tensette, ne sont déjà plus pour tous que de mauvais souvenirs et que tout le monde se porte à souhait ; y compris les trois petits qui continuent, j’espère, à faire beaucoup de bruit et beaucoup de joies autour d’eux.
Porte-toi bien, mon cher papa, et ne te fatigue pas trop ; reçois encore tous mes souhaits les meilleurs de bonne fête et mille mercis encore pour tes lettres et pour tout ce que tu fais pour moi. Vive St. Léon – vive notre « petit papa ! » et vive « nos aûtes ».

                                   Léon

PS : Merci d’avoir bien voulu faire le partage à St.-Nicolas – évidemment le filleul a droit de privilège ! Mais c’est bien peu de choses et je suis content que j’ai pu leur faire plaisir … seulement, si je reçois encore tant de remerciements, je n’oserai plus jamais recommencer !



Et si on dansait ?
Werrason – Destin ya moto

La pub de l'époque


Une réponse sur “Lettre 18”

  1. A vous l’équipe Haulet.
    Merci pour tout ce travail abattu de nous faire part du dur labeur que vos ancêtres ont abattu ouvrant ainsi notre région (ma région natale) au monde.
    Néanmoins, il me semble que le language ou mieux la plume de l’auteur était tout autant exagérée – un humour mêlé à un peu de « dénigrement » vis-à-vis des « indigènes » (autochtones). Bah enfin ! C’était l’époque ! …

    Aussi, je voudrais savoir si le grand parent n’avait eu à parcourir les régions du Nord du Kivu jusqu’ aux zones actuelles faisant partie de l’actuelle province de l’Ituri. Car, personnellement, je trouve dans vos publications une lueur de solution aux problèmes récurrents de délimitation des frontières dans cette partie du pays, mais également de solution au grand problème d’appartenance ethnique et partant de nationalité.

    Merci à vous et bon courage.

    Je vous aime bien…

    Fabrice Lwanzo
    Kinshasa-RDC.

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