
A l’occasion des 150 ans de la Conférence Géographique de Bruxelles, les éditions Alphil-Presses universitaires suisses publient « De la conférence Géographique de Bruxelles à l’Etat Indépendant du Congo (1876-1908) ».
Ce nouveau livre, des plus intéressants, revient sur la genèse de l’État Congo depuis la Conférence Géographique de Bruxelles à l’État Indépendant du Congo (EIC).
Dû aux plumes de Fabio Rossielli, Jan Vandersmissen et Ambroise Katambu Bulambo, cet ouvrage bénéficie d’une préface des plus prestigieuses puisqu’elle est signée par Isisore Ndaywel è Nziem Isidore Ndaywel è Nziem lui-même.
Ce dernier n’hésite pas à écrire que cet ouvrage fera date dans l’historiographie congolaise. Et pour cause puisqu’il cite les deux seuls ouvrages significatifs sur ce sujet, l’un paru en 1976, l’autre en 1988. (En bas de page, seront proposés des liens de téléchargement gratuit vers ces documents !)
Changement de paradigme historiographique
L’intérêt de ce nouveau livre réside dans le fait qu’il apporte des regards nouveaux. C’est un véritable changement de paradigme historiographique.
- Il remplace une vision belgo-belge ou européenne centrée sur Léopold II et les puissances coloniales de l’époque par une approche transnationale et globale caractérisée par l’implication de différents acteurs (États, réseaux privés, individus), l’imbrication entre initiatives scientifiques, économiques et politiques.
- Les considérations d’apport de la civilisation aux sociétés colonisées est corrigée par la révélation du caractère systémique de la violence coloniale. Celle-ci n’est pas accidentelle mais structurelle et globalisée.
- Il démontre le caractère transimpérial du Congo Léopoldien par le mixage de multiples acteurs (explorateurs, militaires, missionnaires, entrepreneurs), par la mobilisation de ressources humaines diverses venant de toute l’Europe, d’Afrique, Moyen-Orient et Asie, enfin par le rôle important de réseaux privés tels que compagnies, associations et organisations humanitaires.
- Un déplacement du regard vers les sociétés africaines s’opère radicalement. Elles ne sont plus présentées comme passives mais comme actrices à part entière (résistances locales (Yaka et Chokwe), révoltes (Batetela), stratégies d’adaptation (Msiri) ou de coopération (Tippo Tip).
Il s’agit d’interactions et non plus d’une imposition unilatérale.
- Il répond au courant historiographique contemporain visant à décentrer le récit colonial et d’intégrer pleinement l’Afrique dans l’histoire mondiale du XIXe siècle (African Agency : histoire avec africains, coproduite par eux).
- Loin de la logique commémorative des précédents ouvrages, consolidant un récit historique existant dans une perspective majoritairement eurocentrée, cet opus se caractérise par une logique critique et déconstructive, refondant l’interprétation et s’inscrivant dans les débats contemporains (histoire globale, études postcoloniales).
La genèse du Congo belge
La plupart d’entre vous connaissent bien l’histoire du Congo belge mais peut-être moins celle de l’E.I.C. et encore moins les péripéties Léopoldiennes ayant mené à l’instauration de l’État Indépendant du Congo.
En effet, avant d’être belge, le Congo, sous l’appellation « État Indépendant du Congo » (E.I.C. 1885-1908), fut un état sous la souveraineté personnelle du roi des belges Leopold II.

Léopold II en 1865
Dès 1860, le Prince Léopold alors âgé de 25 ans proclamait « Il faut une colonie à la Belgique ». Il s’intéresse successivement et sans résultats à l’Algérie, à l’Egypte, à Bornéo, aux Philippines, ensuite aux côtes de la Guinée et du Sénégal et aussi, plus discrètement, à l’Argentine et au Brésil. Il se montre fort impressionné par le système d’exploitation Hollandais instauré aux Indes Néerlandaises qu’i étudie de près.
C’est à la suite des expéditions de Stanley à travers l’Afrique équatoriale (1874-1877) qu’il se concentre sur cette région inexplorée qui reste à prendre. Il passe alors d’une logique étatique belge à une stratégie personnelle « humanitaire » de façade visant, en réalité, une entreprise de colonisation pour lui-même.

La première parution en langue française su récit de Stanley – 1955 (3 volumes)
La première étape se situe en 1876 : à l’occasion de la Conférence Géographique de Bruxelles qu’il organise et préside, Léopold II fonde l’Association Internationale Africaine (AIA) chargée de promouvoir l’exploration scientifique et humanitaire de l’Afrique centrale soit ouvrir l’Afrique à la civilisation et abolir la traite des esclaves.

Pavillon de l’AIA
Un an plus tard, le 25 novembre 1877, il crée et finance lui-même le Comité d’Études du Haut-Congo dont l’objectif officiel est d’évaluer les possibilités commerciales et stratégiques de cette région. Il en est le président.
Cela va servir à organiser des missions d’Henri Morton Stanley dans le bassin du Congo, à charge d’établir systématiquement des traités avec les chefs locaux.
Enfin, en 1879, il fonde l’Association Internationale du Congo (AIC), organisation non gouvernementale et sous couvert philanthropique chargée de poursuivre l’établissement de traités locaux et de construire des postes commerciaux.
En fait, il s’agit de mettre en place l’administration d’un futur État sous son contrôle personnel.
Très habilement, Léopold II (il accèda au trône en 1865), établit une diplomatie visant à présenter ses associations comme humanitaires et scientifiques (abolir l’esclavage arabe, promouvoir la civilisation, le commerce libre et la science) tout en leur donnant un statut international et neutre destiné à ce qu’elles ne soient pas perçues comme belges et ne pas éveiller la méfiance des grandes puissances coloniales comme la France et la Grande-Bretagne.
Tout aussi habile, Stanley fait signer par des chefs indigènes des « traités » (450 entre 1879 et 1884) qui cédaient en fait la souveraineté à l’AIC sous couvert d’accords de paix, d’alliance et de commerce, tous obtenus en échange d’une « protection » et de quelques « matabiches » (tissus, miroirs, armes, alcool…).
Vint alors la Conférence de Berlin (1884-1885) qui, contrairement à ce qui s’écrit couramment, n’a pas reconnu officiellement l’État Indépendant du Congo (EIC – fondé le 1er juillet 1885).
Cette conférence, convoquée par le Chancelier Bismarck, visait à fixer quelques règles sur la colonisation concernant le libre commerce, la liberté de circulation sur les fleuves, l’occupation effective des territoires et l’abolition de l’esclavage.

En parallèle de la Conférence, des puissances comme les Etats-Unis (décembre 1884), l’Allemagne et la France (début 1885) ont reconnu diplomatiquement l’AIC comme puissance souveraine. Ces reconnaissances bilatérales et non multilatérales via la Conférence de Berlin ont poussé Léopold II à officialiser la création en avril 1885 de l’État indépendant du Congo (EIC).
La conférence de Berlin a juste contribué indirectement à la légitimation de L’EIC en félicitant l’AIC pour son action, tout en acceptant qu’elle exerce un pouvoir territorial et en posant un cadre général aux prétentions coloniales telles que définies dans l’acte final de la Conférence (26 février 1885).

Dans les faits, Il faut constater une organisation dictatoriale d’un Souverain brutal avec la Force Publique comme bras armé.
L’économie du caoutchouc vint opportunément compléter les profits sur l’ivoire, soutenue par le travail forcé et, d’après certains, des violences de masse et des mutilations.
Les profits sont détournés des congolais en faveur de la Belgique via le Domaine Royal et les concessions privées.
Léopold II dut faire face à des dénonciations des conséquences humaines et une mobilisation internationale initiée par Morel, Casement et la Congo Reform Association. Ces attaques, pas toujours désintéressées, allèrent jusqu’à arguer d’un bilan humain de +- 10 millions de morts.
En 1904, il demanda la création d’une commission d’enquête visant à établir les réalités du fonctionnement de la colonie et soumettre des propositions de réforme.
C’est dans ce contexte difficile, que Léopold II céda sa colonie, de plus en difficile à financer, à la Belgique qui la reprit officiellement le 15 novembre 1908.
Une des questions est de se demander si cette aventure personnelle de Léopold II ne serait-elle pas qu’une escroquerie géopolitique déguisée en philanthropie !
Tableau Chronologique :
| 1876 | Création de l’Association Internationale Africaine (AIA) |
| 1877 | Comité d’Études du Haut-Congo |
| 1879 | Fondation de l’Association Internationale du Congo (AIC) |
| 1879-1884 | Stanley signe des traités avec les chefs locaux |
| 1884-1885 | Reconnaissances bilatérales de l’AIC et Conférence de Berlin |
| 1885 | Création de l’État Indépendant du Congo |
| 1908 | L’EIC est cédé à la Belgique : naissance du Congo belge |
Liens de consultation et téléchargement gratuit :
DE LA CONFERENCE GEOGRAPHIQUE DE BRUXELLES A L’ETAT INDEPENDANT DU CONGO (1876-1908) – Edition Alphil – 403 pages 23x16cms
https://www.alphil.com/livres/1487-de-la-conference-geographique-de-bruxelles-a-letat-independant-du-congo-1876-1908.html
LA CONFERENCE DE GEOGRAPHIE DE 1876 – Recueil d’études – Académie royale des Sciences d’Outre-mer – Bruxelles 1976 – 550 pages
https://www.kaowarsom.be/documents/PUBLICATIONS/BIJDRAGEN%20OVER%20DE%20AARDRIJKSKUNDIGE%20CONFERENTIE%20VAN%201876.pdf
LE CENTENAIRE DE L’ETAT INDEPENDANT DU CONGO – Recueil d’études – Académie royale des Sciences d’Outre-mer – Bruxelles 1988 – 527 pages
https://www.kaowarsom.be/documents/PUBLICATIONS/BIJDRAGEN%20OVER%20DE%20HONDERDSTE%20VERJARING%20VAN%20DE%20ONAFHANKELIJKE%20KONGOSTAAT.pdf
Pour être complet, il existe un autre ouvrage consacré à cette période, intitulé « L’ETAT INDEPENDANT DU CONGO (1885-1908) – D’AUTRES VERITES » écrit par André-Bernard Ergo et publié aux éditions l’Harmattan en 2013.
Il s’agit surtout d’un livre polémique en réponse au plus virulent des contradicteurs de l’œuvre de Léopold II, Adam Hoschschild et son livre « LES FANTÖMES DU ROI LEOPOLD » paru en 1998 chez l’éditeur Belfond.De larges extraits du début et de la fin sont accessibles ici :
https://liseuse.harmattan.fr/9782343016221
Pour en savoir plus :
ACTE GENERAL DE LA CONFERENCE DE BERLIN :
https://mjp.univ-perp.fr/traites/1885berlin.htm
RAPPORT DE LA COMMISSION D’ENQUËTE ETABLIE PAR LEOPOLD II en 1905 :
https://www.kaowarsom.be/documents/BOC/BOEIC1905.pdf (Pages 133 à 285)
VIDEO » Henry Morton Stanley – La découverte de l’Afrique centrale » (7’15 ‘’)
https://www.youtube.com/watch?v=c37Lx55ffbk
Cartes :


Localisation du « Domaine National », de la « Fondation de la Couronne » et des concessions à diverses sociétés telles que l’ABIR, l’ ANVERSOISE, La COMPAGNIE DES GRAND LACS, le COMITE NATIONAL DU KATANGA, La LOMANI, les COMPAGNIES DES CHEMINS DE FER etc…

Carte montrant la localisation du « Domaine de la Couronne », du Comité du Kasaï, du Comité Spécial du Katanga, de la Compagnie du Lomani, du Comptoir Commercial Congolais, des Compagnies du « Chemin de fer des Grands Lacs » et « du Stanley Pool » et des concessions de « l’Anversoise » de l’ « Abir » etc…

Carte de l’E.I.C. montrant les zones agricoles des caféiers et du caoutchouc

