Lettre 35




Le texte qui suit n’est pas vraiment une lettre de Léon à ses parents mais plutôt une sorte de carnet de voyage où il revient sur son activité récente, déjà mentionnée plus succinctement dans les dernières lettres.

Quelques détails sur mes pérégrinations depuis un mois.
J’ai quitté Masisi pour Rutshuru en passant par les lacs Mokoto – j’avais à construire un signal et à reconnaître le pays par là.

Bien que la majorité des noms de lieux, rivières cités par Léon ne sont pas repérables sur les diverses cartes procurées par Google, voici, approximativement le trajet décrit dans cette 35e lettre.

Du triste poste de Masisi jusqu’aux lacs Mokoto, la route est longue et mauvaise. On suit d’abord la route allant à Pinga, qui se confond avec celle de Sake pendant une étape, puis on oblique vers le nord en longeant la vallée de la Loashi. Cette partie n’est pas trop dure, mais est fort mauvaise en raison des pluies : on est tout le temps dans la boue. Plusieurs fois par étape, le pauvre Philibert s’enfonçait dans la vase jusqu’à mi-ventre – il fallait alors le hisser dehors en le tirant par la queue et par les oreilles ! et en lui tassant des matiti en-dessous des pattes pour qu’il puisse sortir de ce mauvais pas ; les multiples petites rivières coulant dans la boue n’avaient pas de pont ou, ce qui est pis, que quelques mauvais sticks sur lesquels les hommes passaient en équilibre – c’était chaque fois un drame que de faire passer Philibert – depuis qu’il est passé au travers de plusieurs ponts et une fois resté suspendu par 2 pattes au-dessus d’un ravin … il se méfie. Enfin, on est passé – le pauvre Philibert résigné, ou presque, s’habituait aux bains de boue …
A la 3ème étape, on passe au futur emplacement du poste de Masisi qui doit être déplacé. C’est au confluent de la Loashi et d’une petite rivière la Maizi. Encore boue, humidité et matiti – passage d’éléphants aussi – bref, sale patelin, mais l’accès sera plus facile que maintenant et le poste ressemblera un peu moins à une prison. Il y a un groupe de villages assez importants à proximité … après, le désert jusqu’au passage de la Loashi … la rivière a pris de l’importance et le courant est rapide, on passe sur un pont suspendu (pont de singes ou à lianes) et Philibert a dû être jeté à l’eau et halé avec une corde car il ne voulait rien savoir du pont qui se balance à 5 m au-dessus de l’eau !… Le lendemain, même comédie pour le passage d’une autre rivière importante la Loso, après quelques nouveaux malheurs dans la boue … Inutile de dire qu’il n’était pas question pour Philibert de me porter, il avait assez de mal de s’en tirer seul !

Après le passage de la Loso, on quitte la route de Pinga pour prendre un sentier allant franchement vers l’est dans la région de Nyamulisi.
Ce sentier remonte la vallée de la Loso mais en restant assez haut dans les montagnes.
C’est dire que ce n’est que montées et descentes, il parcourt une mince bande bien plantée de bananiers et bien cultivée mais, malgré tout, fort peu peuplée. Un seul gros village où on loge. Le terrain est argileux et fort glissant, il y a moins de boue mais que de montées terribles. Les étapes sont des pèlerinages : 2 pas en avant et 1 ½ en arrière – on marche sur du savon. Après deux étapes dans ce pays-là – deux étapes qui comptent – j’arrivai à un petit village où j’eus la surprise de trouver Hermans. Le pauvre m’attendait – il voulait absolument me voir et était fort découragé. Il avait eu des tas d’ennuis avec les indigènes – ses porteurs refusaient de marcher ou de travailler, ou prenaient la fuite … Cependant, il n’avait pas fait le ¼ du chemin et du travail que j’avais fait dans le même pays – dans un pays plus dur même, car, où il était, il y avait de la cendrée de lave sur laquelle on marche très facilement. Bref, il avait en plus eu des difficultés avec le chef Kalimda et le gracieux administrateur de Masisi … Il était là-bas avec M. Vrancken, un agent territorial, nouveau dans le territoire et mis à la disposition de la mission agricole de C.N.Ki en train de chercher des terrains à proximité des Mokoto. J’étais content de voir des figures connues et sympathiques – on fait un jour de repos.

Le surlendemain, étape dans le savon … jusqu’au sommet où j’avais un signal à construire 2350 m. C’était joyeux, Hermans et moi, en grimpant presque à 4 pattes, nous chantions des litanies à la louange du pays, du temps, du ministère qui nous envoyait dans un si beau patelin, etc. Evidemment, il pleuvait, il pleuvait comme tous les jours – depuis longtemps on ne savait plus ce que c’était d’être sec … et un froid là-haut !
Le pays est un désert – des matiti, toujours des matiti – on voit bien des huttes et des champs mais à part quelques femmes, pas de population. Les hommes s’en vont à l’approche des « importuns » dans quelque creux de montagnes où bien malin qui ira les trouver ! et bien méritant car quels chemins ! J’avais heureusement avec moi des vivres et de bons porteurs, des warianya gens de l’intérieur – pays du riz, assez bas – qui grelottaient là-haut. Le pays est tellement plein d’éléphants … que les sentiers ne sont pas sûrs … M. Vrancken et Hermans avaient eu leur caravane arrêtée par un jeune éléphant qui ne prétendait pas se bouger – il avait fallu l’abattre pour passer. Moi-même, j’ai eu ma caravane coupée en deux … par une grosse bête. J’étais en arrière et la plupart des porteurs déjà passés quand j’arrivai à l’endroit – deux soldats étaient couchés à plat ventre à quelques mètres du sentier – il m’expliquent qu’un gros éléphant vient de barrer la route et qu’il est à quelques mètres dans la petite forêt et des hauts matiti, tout près d’eux – je m’avance avec mon fusil et, bien que les soldats m’assurent voir les pointes ! moi je ne vois absolument rien et je m’en vais. A peine ai-je tourné le dos que la brousse craque à quelques mètres et un coup de fusil tiré par un soldat … puis un formidable coup de trompette de l’éléphant blessé et fort fâché et la brousse qui craque et qui s’agite … mais on ne voit rien. Je cours dans la direction par où l’éléphant se sauve en remontant le sentier, là, un soldat « d’arrière-garde » lui envoie une balle … tout cela en un clin d’œil et l’éléphant était loin, les soldats lancés à sa poursuite (ils étaient sans viande depuis 2 mois !!) revinrent bredouilles – moi je n’avais même pas vu le bout des oreilles du ???! (illisible)
Les éléphants sont bien tranquilles dans le pays … car, si l’on en tue, c’est par hasard. Aucun chasseur ne pourrait « tenir le coup » de battre la brousse pendant des heures dans ces hauts matiti et dans ce désert accidenté.

Le lendemain, M. Vrancken, qui était venu expressément pour me fournir d’autres porteurs, partit en me laissant le chef, le fils du chef et le secrétaire indigène de la chefferie, mais aucun porteur … car il devait rejoindre la mission C.N.Ki et accompagnait le brave Hermans un peu retapé mais pas fort enthousiaste, qui retournait vers Sake pour suivre ensuite, en mesurant, toute la série des signaux que je venais de construire.
Il faisait un temps de chien – nuages, pluies, froid … si mauvais que j’en pinçai un fameux rhume – un refroidissement plutôt, ce qui, en Afrique, ne m’était encore guère arrivé ; avec cela, les ¾ de mes soldats, de mon personnel et des porteurs plus ou moins malades.
Enfin, le signal fut tout de même construit et je renvoyai mes porteurs de Masisi. Il me fallait en trouver d’autres …

Le chef Nyamulisi est une vieille femme, grasse, à moitié impotente et à moitié idiote, elle est dégoûtante à regarder. Son fils et successeur au trône ! est un jeune homme aux ¾ idiot avec une tête … de massacre des innocents (j’allais employer une expression trop militaire !) – le secrétaire indigène … un vague zèbre qui sait lire et qui doit diriger la chefferie – soi-disant !
Bref, les 3 réunis, après des pleurnicheries sans nombre, ne parvinrent qu’à me trouver des femmes – c’est dégoûtant de voir ces femmes, la plupart avec un gosse qu’elle nourrissent et portent sur le ventre, se traîner, courbées en deux, avec 25 ou 30 kg sur le dos. C’est la coutume évidemment et, pour elles-mêmes, elles portent régulièrement mais ce n’est pas admissible pour la caravane d’un européen. Enfin, en prenant les porteurs de « tipoye » de la vieille cheffesse, les porteurs des charges à elle et à son fils, les quelques hommes qu’ils avaient recrutés, j’arrivai encore à en avoir 40 – assez pour mes charges – restaient les vivres – il y avait avec le chef évidemment quelques vagues capita et policiers qui furent fort étonnés de recevoir une charge à porter … même le secrétaire eut la sienne … et ainsi je dégringolai, en une petite étape, aux fameux lacs Mokoto.
Il y a 4 lacs Mokoto – dont deux, ceux du Nord, ne sont guère que de grands étangs – mais les 2 du Sud, sans être immenses, sont déjà de respectables pièces d’eau. Le lac le plus au Sud est le plus grand et le plus joli, assez semblable aux lacs de la région de Kaminga (Urundi) – côtes fort découpées, sauvages, près des rives des nénuphars mauves, des canards … et des grenouilles qui chantent le soir ! des sangsues aussi. Bref, je campais dans un minuscule village à la rive du lac et il y avait longtemps que je n’avais vu un coin aussi convenable dans cet horrible pays. On passe la pointe extrême sud du lac pour éviter un formidable détour dans les matiti et les éléphants, par où Hermans (qui craint l’eau !) était parti quelques jours avant.
La traversée du lac est très lente – quoiqu’il y ait des passeurs en suffisance (les gens du village) et des pirogues … mais quelles pirogues …taillées dans des arbres que l’on trouve à la rive même, guère droits et de bois très lourd, elles ont des formes d’S et aucune stabilité – on passe un homme et une charge à la fois, deux dans les meilleurs. Le pagayeur est muni d’une pagaye rigide assez bizarre par son manche de 3 à 4 mètres qui sert de balancier.
Après la belle large pagaye flexible et travaillée du fleuve, le stick ou la lance du Tanganika, la cuiller du lac Kivu, voilà la super-pagaye des Mokoto !
Je laissais la vieille Nyamulisi à la rive, effondrée et terrorisée … elle croyait devoir me suivre (à pied comme la veille) et confier sa graisse à une des pirogues pour la traversée du lac. J’emmenais le fils, le secrétaire et les policiers avec leurs charges. Je ne pense pas qu’il y avait mauvaise volonté de la part du chef ni du fils, mais incapacité et manque d’autorité, car il doit y avoir un millier d’hommes adultes dans la chefferie et beaucoup de vivres ; mais aussi incapacité de l’administrateur de Masisi – qui est décidément un veau bébête et mal léché.

J’arrivai ainsi, après une petite étape, à Loatzi, où se trouvait M. Vrancken. Loatzi est un petit village et soi-disant, un gîte d’étape … un sale petit hangar et pas même quelques mètres carré de plat pour mettre sa tente. M. Vrancken compléta mon équipe de porteurs avec des gens de Kahembe.
Kahembe est un vieux chef idiot (maladie du pays !) qui a une petite chefferie où il y a du monde (officiellement il n’en a pas … mais il faut aller voir …) – c’est perdu dans les montagnes et les matiti. On retrouve là-bas du bétail, beaucoup de bétail (officiellement, il y en a très peu). Ce bétail fraternise avec les éléphants qui sont légions ; il n’appartiendrait pas à Kahembe mais bien à des Watuzi du Ruanda ou du territoire de Rutshuru plutôt, qui les feraient pâturer là-bas périodiquement contre une redevance payée en bétail. On revoit là-bas les têtes caractéristiques des seigneurs Watuzi.

Le lendemain, je devais rencontrer la mission du C.N.Ki. Le chef de mission est un « ingénieur » forestier, M . Thomas, qui a été directeur de la R ??? (illisible) à Lusungu (Shangugu) pendant un an et que j’avais déjà rencontré assez souvent. Avec lui sont trois géomètres dont deux jeunes, nouveaux arrivés.
La mission fait la prospection agricole pour le C.N.Ki dans le Buhunde et la région Mokoto ; c’est-à-dire, elle cherche les terrains, les examine au point de vue valeur du sol, etc… et en dresse le plan, de là, les géomètres – puis, il y a l’ « enquête de vacance », c’est-à-dire l’interrogation des indigènes par un délégué de l’administration (M. Vrancken) pour savoir s’il y a objection de la part des indigènes – si le terrain est libre de pâturage, de cultures, de huttes, de gisements miniers ou ??? (illisible) exploités par les indigènes, etc…
La dite mission opère depuis fin août … et a jusqu’ici délimité (à 4 européens !) la formidable étendue de 2 terrains d’un millier d’hectares chacun … L’agent territorial a eu, pendant ce temps, une heure d’ouvrage pour interroger les indigènes ;.. le terrain choisi étant de vagues collines à pente plus ou moins convenable avec des matiti et des éléphants, personne n’avait d’objections…
Pour cela, 4 européens et 125 travailleurs noirs engagés par contrat qui passent leur temps à quoi faire … ces terrains sont à 3 jours de Sake, base de départ – pour délimiter un terrain de 1000 hectares, il ne faut, au plus mal, pas plus de 8 jours .. Je crois que ces messieurs et en particulier le chef de mission ont un sérieux « poil dans la main » … d’ailleurs le chef de mission m’a déclaré qu’il n’en pouvait plus et qu’il allait se reposer un peu à Sake avec ses adjoints … Je veux bien que le pays soit déprimant – il n’y a que très peu d’indigènes et presque rien à manger – il pleut – on est dans la boue, les nuages, le froid toute la journée …
Enfin, si cela ressemble à la déportation, le travail que j’ai fait, moi, est au moins le bagne ou le purgatoire sur terre … Et c’est dans un tel pays, un tel climat que l’on veut envoyer des colons … on parle de 40 familles de paysans envoyés par le prince de Ligne … Je ne voudrais pas avoir « cet envoi » sur la conscience !
Je propose plutôt les Mokoto comme lieu sûr pour y déporter tous les flamingants activistes !
Voilà un joli programme pour épurer la Belgique en 1930 !

Tout le côté de Masisi au moins ne vaut rien de bon et je ne voudrais pas m’y voir en peinture, ni obligé d’y recommencer la randonnée que je viens de faire.
De Loatzi, avec le beau Milusi, fils de Nyamulisi, le secrétaire et les policiers, j’ai mis le cap vers Rutshuru – c’est un petit voyage bien fatigant et pas trop agréable.
Pris par la drache, j’ai coupé la première étape qui est de 7h1/2 en deux – en logeant à un village ! de 3 huttes et 1 indigène perdu au milieu de la brousse. L’étape commence dans les matiti puis dans la vieille lave recouverte d’humus et de forêt … c’est dur mais on pousse un soupir – plus tant de ces matiti … et plus de savon ; il y a moyen de poser le pied sans glisser … on passe la limite du territoire de Rutshuru, on arrive sur une nappe de lave compacte assez récente – on avance.
Le lendemain, la lave fait place à la cendrée de lave et on entre dans un pays sauvage mais pas trop accidenté et où il y a trace de vie … d’abord traces d’éléphants, il doit y en avoir des centaines et des milliers …bien plus que chez Nyamulisi, puis, tout à coup, traces de bétail et pas de peu de bétail ! Les matiti, qui existent encore mais plus clairsemés, et la brousse ont été broutés ; on voit des haies de … ?, d’anciens villages ; une grande belle rivière et on arrive à un camp, c’est Bulindi ? De là, on domine les plateaux des Mokoto, sans être trop haut ni trop loin … et on ne voit pas grand chose !
Le terrain, humus mêlé de cendrée de lave semble bon ; les pentes sont assez convenables.
Il fait froid encore et humide, on est à 2000m environ, la rivière à 1800 ou plus, car les lacs Mokoto ne sont pas plus bas que 1750, je pense ; enfin, il y a quelques indigènes, peu, très peu, mais il y en a et beaucoup de bétail.
A première vue, et quand on vient du sale pays de Masisi, on se dit voilà l’espoir des Mokoto, et voilà où la mission Thomas devrait venir chercher des terrains … s’ils n’avaient pas peur de s’aventurer un peu loin en brousse ; le tort qu’ils ont, car la région vaut bien mieux que celles où ils moisissent à présent.
Il y a peut-être moyen ici pour les colons de faire quelque chose – mais attention au ??? .D’abord, il n’y a pas beaucoup de milliers d’hectares dans le petit espace compris entre les hautes montagnes, la plaine de lave et les lacs… ensuite il n’y a pas de main d’œuvre … car, à part les 2 pelés indigènes que l’on rencontre par ci par là, il n’y a que des gardiens de bétail, envoyés, paraît-il, avec des troupeaux il n’y a pas bien longtemps par le grand chef Ndeze de Rutshuru pour essayer d’ « apprivoiser » le désert …
Et puis, il fait bien triste là-bas et on est loin de tout … je ne vois pas encore la route d’auto qui atteindra ce pays perdu !
Tout au plus bon pour les flamingants par trop activistes.
Évidemment, pas de vivres à avoir au gîte, mais du lait en quantité – les soldats ne dédaignent pas cette friandise … ils auraient bien voulu aussi avoir une tête de bétail … car, depuis Sake, ils n’avaient eu comme viande qu’un morceau de rat à Masisi et un morceau de singe à Loatzi – le singe fut d’ailleurs fort apprécié.
Il y a tellement peu d’indigènes qu’ayant demandé un guide au gardien du gîte – le bonhomme se présenta lui-même … le lendemain matin. Après 1 heure dans les matiti en suivant un chemin de bétail et d’éléphants (leurs crottins se mélangent tout le long du sentier !) on arrive à la dernière rivière … le guide dit d’un air sinistre qu’il n’y a plus d’eau avant le prochain gîte…Brusquement, de plus de 2000 m, on dégringole de 500 m et on arrive dans la lave, vieille lave dans les interstices de laquelle ont poussé des buissons, des rosiers et même des arbres fort respectables – c’est d’un sauvage inouï – puis, successivement, on traverse différentes zones de lave – ici elle est bien dure et irrégulière, là peu résistante et chaotique, là encore elle forme de blocs énormes offrant une surface assez plane, ridée comme une peau d’éléphant, très dure et fendue de larges crevasses…
Là où la lave est morcelée, instable, pleine de trous, il fait bien difficile avancer – le brave Philibert, avec ses sabots étroits, glissait, s’écorchait la peau, fendait la corne de ses sabots, enfonçait, risquait à tout moment de se casser une patte, Bangi ne serait pas passé,( il est en sûreté à Sake) mais Philibert passe partout la lave, l’eau, la boue c’est un as, il s’en est tiré avec quelque écorchures, mais je ne l’enverrai plus par là, un sentier de bétail existe par la montagne. Je ne l’avais pas pris parce qu’il y a 8 heures de marche en plein désert et par un très mauvais sentier, mais je le prendrai la prochaine fois.
Après 2 heures de marche – qui en parurent dix – on arrive dans la très vieille lave où, en trébuchant de temps en temps, on arrive tout de même à avancer à bonne allure. 1 heure encore et on arrive à un petit village – on croit arriver à l’étape – ah non ! il n’y a pas d’eau, la famille qui habite là utilise l’eau de pluie ou le jus de tronc de bananier quand il ne pleut pas … encore 2 heures de marche ; la lave est finie, on marche à flanc de montagne up-down … ce n’est pas ce qu’il faut pour une fin d’étape … Voici l’eau et voici quelques villages – pour fêter l’arrivée, Philibert s’enfonce dans la boue qui borde la mince rivière, à peine sorti de ce mauvais pas et déjà en vue du camp, il glisse des 4 pattes sur un bloc de lave recouvert de mousse et fait un fameux cumulet – je venais de faire le même « saut de la mort » quelques secondes avant …

Enfin, nous y voici, après 6h1/2 de marche. Il est 5h de l’après-midi. Le lendemain : repos.
Nous sommes à Burama – région Tongo ; c’est un oasis – un creux dans le flanc des montagnes et surplombant de 100 m la plaine de lave. Il y a un peu de population, du bétail et des vivres. De là, on peut gagner Rutshuru en une étape de 7h ½ par la plaine de lave – en restant encore dans la lave et débouchant au Sud de la rivière Rutshuru sur la route Rutshuru-Kisenyi.
J’en avais assez de la lave – surtout pour Philibert et espérais que l’autre chemin serait meilleur et plus facile – il y avait deux bonnes étapes d’après le guide. Heureusement que je l’avais ce guide, ni dans la lave, ni dans la brousse du lendemain, on aurait su trouver son chemin.
Etape interminable … 7h de marche mais heureusement à plat et la pluie nous laissait tranquille, c’était prodigieux : le 2ème jour sans drache … on sentait qu’on n’était plus à Masisi !

Après 1 heure dans les pays encore légèrement habités et par un sentier bien marqué dans les matiti, on est arrivé dans la brousse des hautes herbes triangulaires en fer de lance allongé, nommées nyasi (excellentes pour les signaux, les toits … et les buffles !), on longe la plaine de lave, puis les marais de la Rutshuru, mais assez haut pour avoir un bon terrain et assez en bas des montagne de l’ouest pour avancer presque à plat.
Des herbes où règnent les éléphants en masse, parsemées d’épineux en forme de parasols – puis, les épineux deviennent plus nombreux et on parcourt une espèce de petite forêt – c’est plein de traces de buffles, d’éléphants et d’hippopotames.
De beaux sentiers bien battus … on penserait que c’est le chemin – mais c’est le chemin des hippopotames et des buffles … les gens suivent une piste qui n’est marquée que par endroits et bien difficile à reconnaître, on circule entre les arbres dans une petite herbe à pâturages – puis les arbres finissent, on arrive à l’ancienne route de Pinga … qu’on ne voit plus et, toujours longeant la Rutshuru, on pousse dans une mer de nyasi de 1m50 – on arrive à un village de quelques huttes … de là, un sentier, noyé dans les nyasi, rejoint le pont sur la Rutshuru où se trouve le camp. On rencontre des antilopes en masse qui ne bougent pas, c’est la réserve de chasse – le parc Albert et le « garde champêtre » qui se trouve à Rutshuru est fort sévère … 10.000 frs pour une antilope, c’est fort cher – c’est cependant bien tentant quand on vient d’une région où l’on n’a guère pu varier le menu !

On se croirait dans la vallée de la Ruzizi – la plaine de lave couverte de petites forêts se confond avec la plaine – les épineux – le gibier – les montagnes de l’ouest couvertes de petits arbres, tout cela est pareil – même le soleil qui chauffe car on est à 1000 m – malgré quoi la plaine de la Ruzizi qui n’a que 800 m est meilleure, du moins côté T.O. !! On marche en plein vers le nord … dans le lointain, vers l’est, … une masse sombre, les eucalyptus de Rutshuru.
On les voit depuis le matin, ils semblaient pas trop loin, maintenant ils sont toujours à la même distance, plus loin peut-être !
Déjà avant la lave, après Bulindi, on avait aperçu ces arbres, c’est comme un mirage – y arrivera-t-on jamais !! Ce n’est pas pour rien … on fait un détour formidable et on remonte à 20 km trop au nord (à vol d’oiseau) … pour passer la Rutshuru au pont. Enfin, voici le camp … et ce n’est qu’un camp, aucun village, pas d’indigènes, pas de vivres – mais pour un camp c’est formidable, il y en a même deux, avec 2 ou 4 maisons d’européens, des hangars, des magasins, mais tout est en ruine et déjà envahi par la brousse.

C’est l’ancien – ou les anciens camps des travailleurs et cantonniers de la route automobile Rutshuru vers le lac Edouard -Lubéro et l’Ituri – route entreprise par l’Etat et reprise par le C.N.Ki ; elle doit mettre en communication le lac Kivu avec le lac Albert et le réseau routier de l’Ituri et des Uele. De Kisenyi à Rutshuru, elle est terminée et les camions y circulent … péniblement en saison des pluies, mais ils passent ; au nord, le tracé jusqu’au lac Edouard est presque terminé sans être en bon état, loin de là – le lac étant peu navigable, on doit, pour arriver à Lubero, passer un escarpement : l’escarpement de Kabasha, qui est, en moins fort, le pendant de l’escarpement de Kaminiolo sur la route de Uvira-Bukavu.
Bref, il y a, sur la Rutshuru déjà fort importante à cet endroit, un magnifique pont Algrain – piles en béton – armature en fer, tablier en planches … c’est parfait. Philibert est passé là-dessus au petit trot avec le sourire, malgré le potin du rapide dans le fond. Mais, pour arriver au pont d’un côté on a un marais mal digué encore – on voit cependant des traces de roues d’auto, c’est qu’on a passé en saison sèche – pour le moment on ne passe plus ! Dans le camp, on trouve de vieux pneus, de vieilles caisses et touques à essence, des rails, des wagonnets, tout un chantier momentanément délaissé. Quelques travailleurs du C.N.Ki sont là, on ne sait trop pourquoi – le gros de l’équipe est plus loin aux sources chaudes quelques kilomètres au nord, occupé au tracé de la route. Beaucoup de difficultés car le pays est un désert, pas de vivres et pas sain du tout, beaucoup de malaria – les travailleurs sont difficiles à garder.
Il est 17h et grand temps de camper … j’aperçois un magnifique potager et mon boy allait tomber faible sur une salade … quand un cerbère déclare que cela appartient à son blanc … résignation ! Si je connaissais ce blanc, je lui volerais volontiers une salade … mais on ne sait jamais à quel zèbre on peut avoir à faire … depuis le procès-verbal de « …passing » sur la concession du seigneur Borremans, je suis prudent !

Le lendemain, on arrive à Rutshuru – les arbres semblent assez proches … il y a cependant 5h – 25 km bien comptés. Je m’attendais à une route, la route y était – coupée dans la mer de Nyasi – quelle route ! sans tranchée, sans pente ou presque sans. C’est, en cette saison, un boulevard d’eau et de boue durant tous les 25 km … en dansant malgré soi le charleston … on avance en patinant, encore bien que c’est plat.
Après 2h ½, un petit village … et une drache, une de ces draches « inter » nationales ! trempé jusqu’aux os, je rebrousse chemin vers mes porteurs pour me changer – et de nouveau en route avec de l’eau jusqu’aux chevilles – une-deuze ! nous voici dans les villages en dessous du Rutshuru, mais la route tourne et tourne … et on n’arrive pas …la boue toujours… voilà une camionnette qui arrive en zigzagant, comme si le chauffeur était dans les vignes … le pauvre pourrait bien se trouver tout à l’heure dans les nyasi …


Enfin, voilà les arbres – des allées de faux cotonniers, des eucalyptus, des cactus, des sisals, des roses, des fleurs … et un dédale de chemins. Voici une église en briques, sans tour, mais ayant grand air tout de même – nous grimpons encore, voici les maisons – un clairon sonne l’appel, il est 2 heures et le bureau doit être tout près. Les porteurs de Nyamulisi qui ont fort bien marché, le fils Malisi et le secrétaire qui « escortaient » poussent un soupir de soulagement … aussi de déception … ils s’attendaient, je pense, à voir des magasins, un grand poste … or il n’y a que quelques arabisés perdus dans la brousse aux alentours et deux dépôts de firmes européennes qui ne s’ouvrent que le samedi et le dimanche … pas de chance, nous sommes lundi ! Ils demandent piteusement où ils vont loger …
Rutshuru est un beau poste, du moins il est assez joliment arrangé et il lui reste quelque chose de son ancienne splendeur. Car ici, il y avait le chef lieu du district avant qu’en 25 on ne se décide à déménager à Bukavu, depuis Costermansville-capitale !
Commissaire de district – Services des finances – des travaux publics – médecin – officier et une compagnie,etc, tout était logé à Rutshuru. Maintenant, il ne reste plus que quelques bâtisses assez confortables, mais pas bien jolies – le reste est tombé en ruines ou a été démoli par mesure d’hygiène (chasse au kimputu, ce fameux kimputu, comme dans la Ruzizi !).
La grande église ne sert plus que de temps à autre, quand les pères de Rugari viennent visiter la région et aux grandes fêtes.
Comme résidents, il y a l’administrateur et l’adjoint plus, à présent, un élève administrateur (université coloniale) en stage et un jeune adjoint – un agent sanitaire (infirmier blanc) et le fameux garde-champêtre, le « conservateur du parc Albert » – aux environs, il y a pas mal de colons, plus les agents du C.N.Ki à la route, plus les passagers qui sont nombreux … mais comme résidents, c’est très peu ; rien que du personnel de l’État, 6 dont 4 mariés et 3 ayant un enfant.
Les bâtiments ne sont guère nombreux, car tout ce que l’on put m’offrir, c’est un emplacement pour ma tente entre l’école et la prison, sans même une hutte pour mes gens !

En somme, il faut venir de Masisi pour trouver Rutshuru bien – mettons que ce soit un poste convenable. Comme climat, il doit y faire chaud en saison sèche – on n’est qu’à 250 m, mais, à cette saison, il y fait fort bon. Comme salubrité, ce n’est pas fameux, il y a la malaria – maladie du sommeil – kimputu et lèpre dans les environs … tout comme à Usa. On aurait pu, à mon avis, mettre le poste un peu plus haut dans la montagne qui est toute proche. Comme ressources, on y est très bien. Il y a des vivres en quantité pour noirs et pour blancs – le bétail ne vit pas à Rutshuru ni dans la plaine (maladie du sommeil) mais la montagne est proche et on amène le lait tous les jours. Il y a une bonne laiterie au poste, très bien tenue, très propre, qui fournit du beurre à tous les européens des environs – il y a aussi au poste une boucherie où l’on tue du gros bétail deux fois par semaine et du petit bétail une fois – il y a des oeufs, des poules, des légumes même des fraises – pas d’autres fruits ou peu. Bref, au point de vue vivres, on est bien organisé et les vivres frais ne coûtent pas cher.
Pour les magasins, on est fort pauvre et on dépend de Kisenyi et de Bukavu … c’est-à-dire qu’il faut s’y prendre à temps et avoir de la patience ! Je suis resté 3 jours à Rutshuru et m’y suis franchement ennuyé. Les gens y sont assez peu sympathiques quoique pas méchants.

L’administrateur est un bonhomme intelligent et bien élevé – un autre numéro que celui de Masisi ; le faisant fonction de docteur est un brave homme assez sociable ; les adjoints sont quelconques ; le conservateur, un ours – c’est ce qu’il faut comme garde-chasse … les colons et les passagers ne viennent que par hasard en auto. J’ai cependant eu l’occasion de voir M. Dargent, ex-commissaire de district adjoint, une bonne connaissance ; il fut administrateur à Masisi pendant la guerre et m’a dit de suite que je revenais de la « galère » – nous avons bien ri de ne plus y être !
Mais où est la cordialité des T.O. ! Là-bas, quand on entend braire Philibert, le boy se précipite avec un couvert et le cuisinier rajoute de l’eau dans la soupe, car on sait que Pima-pima arrive et qu’il doit avoir à manger tout de suite … et pas seulement le boy, car si l’administrateur est marié, sa femme me connaît aussi ! et soigne le menu …
Où est le bon temps où la « bourgeoise » du gros Coulon sortait le petit vin de Vouvray ou tuait un canard de la mère Coulon ou un gros cochon de Coulon ! C’était à Kitega et à Usa – mais la même chose partout … à Ruyigi, à ??? (illisible), à Ngozi où l’on avait soirée dansante !, à Uvira même dans le bon temps, à Shangugu encore naguère et dans tous les petits patelins où j’ai passé sans oublier le bon vieux Kigali ! Ici, il y a trop de passage, trop de monde, on est perdu … les résidents ne peuvent même plus songer à inviter car ils tiendraient presque hôtel … c’est cependant ce qui arrive encore dans les postes de T.O. où il n’y a pas moins de passage : Usa – Kisenyi etc… il ne s’agirait pas là-bas que je fasse ménage à part dans ma tente … Enfin, je suis un étranger ici – mon pays est le « Congo chinois » que ne puis-je y retourner et bien vite !
Enfin, à part le manque de cordialité, je n’ai pas à me plaindre des Rutshuruciens – et notamment pas de l’administrateur qui, pour mes travaux, m’a promis et jusqu’à présent me donne toute l’aide désirable – c’est déjà énorme. Pour mon courrier et le ravitaillement pour moi qui arrive maintenant via Kisenyi et par camion jusque Rutshuru, il me le fait suivre en brousse. Il ne faut pas exiger trop.

Le territoire de Rutshuru est assez bizarrement constitué : au Sud, au Nord du lac Kivu et entre les volcans vers Kisenyi règne le chef Kayembe – ex boy-courrier, promu chef pour services rendus à la cause de Bulamatari avant et pendant la guerre- riche du bétail « pris à l’ennemi » – le reste du territoire dépend du chef Ndeze – chef de secteur commandant de droit, si pas de fait, à une multitude de petits sous-chefs. Ndeze est un jeune homme civilisé – il ne parle pas français mais est tout de même « lettré » sans être érudit comme André Kalinda ! Ndeze a comme prénom Daniel car il est chrétien et comme titre Mwami i.e seigneur. Il est fort riche grâce à son bétail, à ses plantations de café et … aux matabiches des colons qui ont besoin de lui. Il circule dans le poste dans une conduite intérieure Chevrolet de luxe … et en costume européen impeccable. Il écrit, fort mal, sur du papier à entête Mwami Daniel Ndeze, chef de secteur – Rutshuru-Kivu etc… du même type que celui de l’administrateur ce qui me fait supposer que le père ou le beau-père de l’administrateur est … imprimeur ou libraire !
A part cela, il est poli et, paraît-il, bon chef. Il fait meilleure impression que Kalinda ou Kabare. Jusqu’ici, je l’ai fort peu vu à l’œuvre – on en dit beaucoup de bien.
Une partie du territoire comprenant tout l’ouest et tout le nord et presque tout le centre, soit les 2/3 presque en superficie, est un désert … dans tout, en comptant bien, il y a, paraît-il, environ 500 contribuables, c’est le Buvito. Là dedans sont compris la région Mokoto, les hautes montagnes vers Pinga, les plateaux et la plaine de la Rwindi, les plaines de la Rutshuru jusqu’au lac Edouard et l’escarpement de Kabadia vers le territoire de Lubero ( Ituri ) . Dans l’autre partie, il faut encore décompter les volcans et leurs abords immédiats – il reste un petit coin de beau pays.
Au sud, le long des volcans et vers le Ruanda, il y a du bétail en masse – jusque dans les bambous où sont les éléphants et presque jusqu’aux hauteurs où vivent les gorilles ! Le bétail, qui peut passer la frontière Ruanda et la frontière anglaise par des pistes bien lointaines de toute surveillance est difficilement évaluable, mais il y en a des flottes et des masses de watuzi. Il reste un coin de pays bien peuplé, bien cultivé, bien situé et favorisé au point de vue pluies (pour les cultures) et qui fournit en vivres tout le territoire – et les installations C.N.Ki (routes) et SIM (future Héliopolis) et aussi un peu Bukavu.

Ce pays touche à la colonie anglaise Uganda et n’en est séparé que par une frontière toute conventionnelle à l’est – aussi, beaucoup de gens s’en vont-ils travailler chez les anglais où ils gagnent des shillings – mais ils reviennent quand les anglais les ennuient, repartant de nouveau quand Bulamatari les ennuie … C’est fatal, il y a des villages presque à cheval sur la frontière … Du Ruanda, ils sont séparés par des frontières plus conséquentes, les volcans et de hautes montagnes – pourtant, ils sont tellement parents? qu’on peut les confondre, du moins avec les gens du Mulera (région Ruhengeri) et Bakiga, gens proches de la forêt. La ressemblance des gens (ils parlent le kinyuruwande) est réellement complète : mêmes mœurs sauvages et réfractaires aux idées européennes – la plupart des hommes et toutes les femmes sont encore vêtus de peaux – l’éternelle fripe ; les mêmes cultures des pays « froids » petits pois – élazine, haricots et bananes dans les vallées – sorgho, maïs ; beaucoup de petit bétail chez les Wahutu – tout comme au Mulera – même aspect du pays – accidenté avec assez bien d’arbustes et de « missavi » (frêne africain) comme dans les environs de Rulindo entre Kigali et Ruhengeri … puis les volcans vus du nord au lieu du sud, mais tout donne l’illusion d’être au Ruanda.

Les Watuzi sont plus spécialement avec le bétail – comme au Mulera les chefs et les notables ne sont pas de purs Watuzis – ceux-là seuls commencent, un par un, à porter – hélas ! – un capitula, un chapeau, une vieille jaquette ; leur suite est toute pareille à celle des petits chefs du Ruanda – tête ébouriffée de Watuzi tenant la lance arcboutée sur les 2 épaules ou appuyés nonchalamment sur la lance, fumant et discourant pendant une heure pour la plus petite chose …
Le pays est parcouru de quelques belles rivières et est un peu rocailleux – il y a partout des bouts de route et des petits gîtes d’étape … on se déplace facilement. Il fait bien froid, car on est haut et le temps est maussade et, vers midi, il fait brusquement fort chaud – bref, le climat n’est pas fameux ces temps-ci, mais après les matiti de Nyamulisi et Masisi, je trouve le pays épatant. C’est peut-être parce que je me figure être de retour au Ruanda …je sors aux porteurs, à tout propos, tout le kinyarwanda que je connais…mes gens, évidemment, sont comme chez eux, ils bavardent … Enfin, il fallait, à moi et à mon personnel, ce petit changement – ici nous sommes en pays de vieilles connaissances – tout nous est familier et prend un air « amical » !
Après cet intermède qui durera jusque mi-janvier, je retournerai à Rutshuru pour me préparer à retourner aux lacs Mokoto – mais côté Rutshuru .. j’espère bien ne plus devoir retourner côté Masisi !
Ce sera toute une expédition, il faut des porteurs pour moi et pour Hermans qui aura, pour cette date, terminé, j’espère, les mesures côté Masisi et arrivera me rejoindre – il nous faudra environ 2 tonnes de vivres car là-bas, je ne trouverai rien.
Je pense partir avec 120 porteurs dont la moitié sera pour Hermans. L’administrateur de Rutshuru doit se rendre dans la région aux environs de mi-janvier aussi, cela s’arrange bien. Il va délimiter un terrain que demande le prince Sepia, un italien, premier colon des Mokoto … bonne chance ! Je compte rester par là maximum un mois, si les brumes de la petite saison sèche ne sont pas trop fortes.
Malgré les brumes, le petite saison sèche ne sera pas malvenue … Celui qui n’est pas resté des mois dans l’humidité ne connaît pas le bonheur d’être à sec … ! celui qui n’a pas été privé d’eau pour boire et pour se laver n’en connaît pas les douceurs … et celui qui n’a pas été crotté jusqu’aux genoux et collant de sueur ne connaît pas la volupté d’un bon bain … celui qui n’a pas mangé des briques ne sait pas apprécier un pauvre dîner bien cuit et copieux à la Makusuri !
Et le soleil quand on en a été privé … et la lumière, et la santé, et un bon lit quand on a 7h dans les pattes … on n’apprécie pas assez les bienfaits de l’existence de tous les jours .. ils semblent naturels et obligatoires … jusqu’à preuve du contraire !
Et voilà, ici je suis au sec – ma tente même a séché et mon tapis de tente même qui ne l’avait plus été depuis des semaines ! J’en éprouve un vrai bien-être. Il y a des vivres, il y a de l’eau, on peut faire l’étape sans arriver à moitié mort de fatigue, Philibert trotte allègrement sur les sentiers, mes gens sont bien portants et moi aussi … Il faudrait encore un peu plus de soleil et … que ça dure … ce serait parfait.
Un mois encore dans les Mokoto, ce n’est rien si l’on est bien organisé et que le travail avance.
Après, j’ai proposé au ministère de rejoindre avec la chaîne de triangulation les bases du nord du lac Kivu en me faufilant entre les volcans Tshamina-Gongo et Kikeno – cela me vaudra quelques signaux dans le désert de lave et sur de petits volcans (éteints, bien sûr !) – mais aussi quelques uns dans le Ruanda – je passerais alors le mois d’avril dans le territoire de Kisenyi ; cela m’irait fort. Après … on verra – peut-être prendra-t-on la route de Bulaya !
En tout cas, Mokoto-Pinga est abandonné, qu’on envoie un autre dans ce pays, moi j’en ai assez. La chaîne telle quelle, sera fort bien.

Van den Berg et Elissen auront terminé la carte dans le sud pour fin février, je me demande ce que l’on va nous donner comme programme alors !
Je pense encore au bluff du Kivu. Maintenant je l’ai parcouru en tous sens sauf l’ouest qui est de la grande forêt et où il n’y a rien de spécial – fort peu de population et rien de mieux qu’autre part dans la grande forêt équatoriale. A part la moitié de la rive ouest du lac Kivu, la région Katana – à part la région ??? (illisible) et Nyangizi – à part la petite partie entre Rutshuru et Rugari – qu’est-ce qu’il y a comme terrains pour la colonisation … rien ou presque rien qui ne soit déjà pris. Il reste les Mokoto – il reste la plaine de la Rutshuru … et les plateaux dans la vallée de la Rwindi … mais partout là-bas, il n’y a pas de main d’œuvre et les conditions d’existence – à part peut-être dans la Rwindi que je ne connais pas, ne valent pas grand chose pour l’européen … et que mangeront ces européens ? des conserves et des matiti ! D’autre part, le transport de population dans ces régions inhabitées est une affaire trop aléatoire et trop coûteuse pour que l’exploitation agricole puisse la payer … Sans compter que ce qui existe déjà au Kivu est déjà fort risqué et que la main d’œuvre disponible ne suffira jamais à tous les colons installés dans quelques années, si l’on s’en tient à la culture du café … Enfin, on verra.
Comme poste de l’Etat qu’y a-t-il de bien ? Bukavu et Kabare (comme climat et comme vivres) – Kalehe où il n’y a guère de vivres déjà … Rutshuru déjà chaud et sans bétail – Masisi n’en parlons pas – Uvira, oui, encore fort chaud – Walikale et Shabunda c’est la forêt équatoriale – Fizi au sud ne vaut guère mieux … Tout le Kivu – le Kivu habitable pour les colons se résume à une partie des bords du lac Kivu et les environs immédiats ; tout ce qui ne ressemble pas et ne touche pas aux T.O. ne vaut pas lourd … toujours les T.O.,malgré leurs défauts – la surpopulation – la paresse des gens – la disette – pourvu qu’on les garde ! C’est un pays où il fait bon vivre …


A propos du chemin de fer Uvira-Bukavu – comme derniers « tuyaux », rien n’est encore décidé ; partout il est difficile de passer … et la question est remise complètement sur le tapis … En effet, au lieu de 1 million de francs au kilomètre, la ligne reviendrait au moins 5 millions … alors il faut consulter les actionnaires … et comme le chemin de fer ne payera jamais, il faut leur offrir en même temps une autre affaire qui rapporterait du 200 % par exemple … et on cherche cette autre affaire au Kivu – rébus ?
Il paraît que c’est comme cela qu’on a construit le B.C.K. en donnant aux souscripteurs de titres chemin de fer BCK – la faculté d’acheter autant de titres Minière BCK. Idem pour les grands lacs (chemin de fer et minière G.L.)… c’est possible … mais quelle sera la « minière » Kivu – café, « gombe » ou quoi ? Mystère.
Il y a des gens au Kivu qui se figurent faire de l’élevage … parce qu’il y a du bétail. Faire du beurre et engraisser des bêtes pour la boucherie … seulement, ils ne font pas de prairies et n’améliorent pas la race en amenant des étalons de race de boucherie ou des vaches laitières de race … alors ils s’étonnent qu’ils ne peuvent pas faire concurrence à l’indigène … qui n’a aucun frais et qui peut vendre son lait quelques centimes le litre et la viande quelques francs le kg … puisque tout est bénéfice … et ils trouvent cela dégoûtant .. on n’encourage pas le colon ! O logique !
La même chose pour les vivres pour noirs … gare, gare … s’il y a jamais par ici une maladie dans le café ou si la main d’œuvre augmentant de prix dans des proportions énormes par la concurrence, le café vient à baisser de prix sur le marché de Londres. Petit Kivu deviendra grand … mais pas sans que quelques colons … plutôt quelques actionnaires ne prennent une « fameuse culotte ». Et, je bavarde … il est un peu tard pour m’en apercevoir ! D’ailleurs, j’ai le temps et autant passer les fêtes de fin d’année à bavarder avec vous puisque je ne puis encore cette année les passer en famille.


Je suis arrivé à la mission de Rugari et loge chez le chef à ¼ d’heure de la mission. Les Pères sont des flamands, mais fort aimables. Le Père supérieur a plus de 18 ans dans le même poste : Rugari ou Lulenga ou Tongres-Ste-Marie : différents noms pour la même mission.
La mission est assez dissemblable comme aspect du type de mission des Pères blancs : assez peu d’eucalyptus … des tôles sur les maisons, l’église et les annexes ! Confort récent dû au manque de terre à briques, à tuiles et même au manque d’herbes convenables pour les toitures dans les environs.
Les bâtisses sont fort en retard .. quoique la mission date de 1911, aucun bâtiment « définitif » n’est encore construit. La maison des pères, assez confortable, est en pisé et pierres de lave, l’église n’est encore qu’un long boyau construit en matériaux identiques et qui, dans le plan général, doit servir plus tard de classes, comme la maison de magasin … le quartier des sœurs est aussi « provisoire » et le définitif n’est pas encore commencé. Au point de vue « chrétiens », la mission est très prospère à cause de la population et surtout aux mœurs des bahutu banyarwanda qui sont très convenables à l’encontre de celles des autres populations du Kivu ( banyabondo, balunde, etc ) qui ont peu de morale et des mœurs indigènes fort dissolues. Toujours l’excellence du Ruanda !!
J’ai eu la surprise de voir à l’église une crèche ! mais pas de neige … les grêlons de Mikeno ne résistent pas à la température ! C’est curieux comme Noël est peu Noël en Afrique. Il manque toute l’ambiance de la fête – le froid – l’obscurité etc… et le gloria in excelsis Deo … ne dit pas grand chose en langue du pays.
Pâques en Afrique se rapproche beaucoup plus de Pâques de chez nous – on sent un air de joie ; à Noël, il manque toute la tradition … et cependant, les conditions climatiques d’ici se rapprochent peut-être plus de celles de Judée !

Rien de spécial pour le Nouvel An – non plus ; un jour tout ordinaire à peine férié.
Je suis content d’avoir pu passer quelques jours à Rugari. L’atmosphère m’a reposé et m’a fait du bien. Le père supérieur est, en plus, un homme fort intéressant – très au courant des choses du pays … aussi expert en photos, il possède une magnifique collection.
Je fus fort bien reçu (ce à quoi je ne suis plus habitué !!) et pour nouvel an, les sœurs avaient préparé du lapin.
Et voilà ces fêtes si belles chez nous encore une fois passées – ici fort calmement mais pas tristement tout de même.

Je quitte déjà le beau pays « annexe Ruanda », Rugari se trouve dans un creux sur les derniers contreforts du volcan Mikeno (4437) – à une altitude d’environ 1750-1800 m et en bordure de la plaine de lave. La route Kisenyi-Rutshuru passant à 15 minutes de la mission, limite à l’ouest le beau pays – au-delà c’est la lave et je dois aller à un petit volcan éteint – nommé « du Jubilé » car il a craché le 2 juillet 1905 !… pour le moment il y a déjà des arbres dans le cratère ! plus de danger …
Il n’y a que 7 km à peine à vol d’oiseau, mais une dure étape dans la lave … Philibert restera ici ! De là, je rejoindrai Rutshuru , en voyant peut-être encore quelques petits sommets en cours de route, anciens points de la triangulation de 1911 – puis me préparerai pour retourner dans les Mokoto.
L’administrateur de Rutshuru est très complaisant : 2 tonnes de vivres pour Hermans et pour moi et 120 porteurs sont déjà commandés pour le mois que nous aurons à passer là-bas.
Cela ira vite, je pense. J’ai reçu, après 3 mois, des instructions du ministère confirmant et expliquant le télégramme qui m’envoyait par ici … les instructions sont tout à fait conformes à ce que j’ai fait … heureusement car elles arrivent un peu tard ! toute la chaîne est déjà « reconnue »…

Je parlais hier, avec le père supérieur, du Parc Albert. C’est une réserve comprenant le Parc National Albert proprement dit, plus des annexes. Les limites n’en sont pas encore définitivement fixées. Les « réserves » seront de diverses catégories … il y a d’abord les réserves de chasse qui sont fort étendues et vont du lac Kivu au lac Edouard sur une bande plus ou moins large. Les antilopes, éléphants, hippopotames et, ce qui est moins intéressant, léopards, lions en masse et autres bestioles peu intéressantes y vivent en paix (il est vrai qu’ils se mangent entre eux).
Ensuite, il y a la réserve du parc National Albert qui comprend tout : non seulement défense de chasser, mais défense de couper un arbre, de tuer un insecte, de cueillir une fleur, d’arracher une herbe !
Ceci serait très bien si, pour conserver les espèces rares, on avait limité la zone aux régions non habitées … mais ce parc de « toutes réserves » comprend des régions habitées et même des zones cultivées par les indigènes … et les pères de Rugani qui, craignant de ne plus pouvoir couper ni un stick ni un bambou dans la forêt, plantent dans leur concession des arbres de scierie, des bambous et même des matiti! !
Ce parc revient assez cher, il y a des gardes noirs ! et un garde blanc dont j’ai déjà parlé … qui ne font rien que se promener et dresser des procès-verbaux … Or, les réserves semblent surtout faites contre les belges … car les américains qui peuvent payer une taxe continuent à venir chasser … c’est cela qui semble peu logique. L’idée est bonne, mais l’application fort défectueuse.

Il est bizarre aussi de remarquer que d’après les pères, la création de ce parc est surtout due à l’influence d’une campagne faite par un américain, grand partisan de l’évolutionisme, i.e. de la théorie « l’homme descend du singe » et qui aurait trouvé dans les gorilles « the old men of mikeno » nos ancêtres ou nos cousins ; il aurait poussé à la création du parc surtout pour la protection des gorilles et de peur que les pères blancs ne détruisent la race pour qu’on ne puisse plus prouver la descendance de l’homme de cette espèce … assez bizarre raisonnement ; si l’homme descend du singe, cela n’a rien à faire avec la religion … enfin ! « à ce qu’il paraît … » ; de plus, les gorilles ne sont pas seulement relégués au Mikeno et sur les volcans d’ici, il y en a à l’ouest de Katana et de Kalehe dans les hauts massifs boisés de là-bas.
Quoi qu’il en soit, ils sont ici bien gardés et n’ont plus qu’à se défendre que contre quelques américains et contre les léopards qui sont, paraît-il, très friands de leurs jeunes. Les père ont vu plusieurs squelettes et cadavres de gorilles et ont des photos – il paraît que c’est impressionnant : 2m10 de haut, une cage thoracique formidable, des mains énormes, des bras terribles et des muscles!
Avec les gorilles, il y a, par ici, les batwa – je connais déjà les batwa de la forêt du Ruanda et de l’Urundi et ceux d’ici sont bien moins intéressants. Ils sont beaucoup moins marqués et moins racés aussi plus civilisés que ceux que j’ai connus dans la forêt et dans « l’intimité » en 26-27.
D’après les nègres, les gorilles seraient des hommes dégénérés ! Ils ont encore plus d’amour propre que nous…

Rugari est une mission qui reçoit pas mal de visites, surtout anglaises et américaines.
Tous les savants ou globe-trotters qui viennent voir les volcans, chasser les gorilles ou autres bestioles passent par là. C’est au pied du Mikeno, dont le sommet n’a encore été atteint que par deux pères blancs et un jeune ménage liégeois (même ascension) et à proximité du Nyamuragira, volcan d’accès facile et le seul encore en activité (3056 m) et aussi sur la route des autres volcans ; c’est à proximité de la mission et par les pères qu’on peut trouver les guides pour les ascensions et les pisteurs de gorilles …
Il y a encore chez les sœurs de Rugari un petit pensionnaire blanc, le fils de l’administrateur de Rutshuru, un gamin de 7 ans – et plusieurs petits mulâtres, dont 3 d’un médecin que je connaît très bien et d’une « ménagère » qui « convertie » habite à la mission.
Il y avait naguère encore à la mission, chez les sœurs, une jeune demoiselle … et c’était toute une histoire. Le père, un vieux colonial, scandinave, abruti par le whisky et … le soleil d’Afrique – la mère ex-modiste, épousée par le colonial en fin de congé dans le temps où le Congo était encore le bout du monde et le refugium peccatorum … Le père et la mère s’étaient chamaillés puis séparés – un jeune homme avait « consolé » la mère – bagarre avec le père – coups – blessures …
La mère se réfugie chez des gens compatissants puis, comme secrétaire chez le jeune homme.
La jeune fille est mise en pension à la mission. Le père vieux colonial est fort connu à la mission, il y raconte ses malheurs … la mère vient aussi à la mission voir sa fille.
Rencontres, disputes. Souvent, la mère envoie un mot au père qui a une auto pour qu’il la conduise à la mission … le père va la chercher et ils arrivent ensemble, quitte à se disputer après, avec crises de larmes etc… et à se plaquer et retourner chacun de leur côté.
Mais un autre jeune homme s’est épris de la jeune fille … et la demande en mariage. Refus du père – refus de la jeune fille qui, cependant, consent à des rendez-vous sur la route d’auto … effarement des bonnes sœurs.
La mère travaille pour le jeune homme, ami du « sien ». – le père, un jour de cuite consent – fiançailles au champagne !
Redispute – brouille entre les deux « jeunes hommes », brouille entre les fiancés – brouille entre le père et le 2ème jeune homme …
La jeune fille s’ennuie à la mission, elle part dans une auto de rencontre (sur la route) – peut-être celle du fiancé … à Rutshuru – se réfugie chez l’administrateur ;.. finit par aller chez son père comme secrétaire !
L’histoire n’est pas finie – ça continue ;.. comment cela va-t-il finir ?
Je connais bien tout le monde, surtout père, mère et premier jeune homme … avec tous les « types » que l’on pourrait faire intervenir comme rôles secondaires, cela ferait un roman colonial de premier ordre … assez peu édifiant jusqu’ici, mais on pourrait arranger le dénouement si cela finissait mal !

Sur ce, je vous laisse imaginer comment cela pourrait bien finir et de tout ce dont on pourrait parler dans le roman : le 1er jeune homme étant un ex-trafiquant d’ivoire, le 2ème un agent de la fameuse société SPEK, le père a roulé sa bosse partout et toute la région de Rutshuru est de loin ou de près mêlée à l’histoire !

Mes plus affectueux baisers pour tous.

                             Léon



Et si on dansait ?
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